vendredi 30 décembre 2011

Top 45 des Films 2011 (oui je sais ça fait un peu programme TF1 du 31 décembre)

Et hop. Ouais. On est comme ça, ici. A cause du bagne du suicide prévu des révisions, je ne pourrai compléter ce classement que dans quelques semaines, d'une part avec les films sortis en cette fin d'année (en vrac, "Shame", "A Dangerous Method", "La Délicatesse", "Oh my God!", etc.), d'autre part avec ceux que j'ai manqués pendant l'année et qui seront rediffusés en janvier dans les cinémas (surtout "Tomboy" et "Incendies"). Cela fera un Top 50 qui ravira les plus névrosés des nombres d'entre nous. Mais, en attendant, allons-y gaiment, n'est-il pas ?

Première catégorie : Les "Non mais là faut arrêter, mon coco."

45. "Tous les Soleils", Philippe Claudel
Au-delà des mots. L'histoire est ridicule. Les clichés abondent. La mise en scène ressemble à une blague. Une blague pas drôle. Rien à sauver. Juste à fuir.

44. "The Company Men", John Wells
Sans intérêt aucun.

43. "Harry Potter & the Deathly Hallows, Part 2", David Yates
J'ai déjà tout dit, mais en résumé : cette "fin d'une ère" sonne faux de tous les côtés.

42. "Un Heureux Evénement", Rémi Bezançon
Consensuel, démagogique, pétri de bons sentiments. Une réalisation digne du téléfilm. Un bon moment sur le coup, une indigestion juste après.

41. "The Woman in the Fifth", Pawel Pawlikowski
Faussement intelligent.

40. "X Men : First Class", Matthew Vaughn
Une très bonne idée de départ sclérosée par les incohérences et ce besoin viscéral de toujours faire des combats inutiles entre des nouveaux personnages stupides. Ah et très mal réalisé qui plus est.

39. "Love and Bruises", Lou Ye
Une histoire sans trop d'intérêt qui fait la leçon sur des choses que tout le monde sait déjà.

38. "My Little Princess", Eva Ionesco
Ou comment condamner ce qu'on nous a fait dans le passé en faisant exactement la même chose.

37. "Midnight in Paris", Woody Allen
Bâillement.

36. "Les Adoptés", Mélanie Laurent
De jolies idées mais parfaitement consensuel et prétentieux.

35. "La guerre est déclarée", Valérie Donzelli
Bien essayé, de l'ambition mais raté dans la forme et dans le jeu.

34. "Habemus Papam", Nanni Moretti
Une bonne idée de départ mais jamais rien de plus.





Deuxième catégorie : Les "oui bon ok si tu veux ça passe".

33. "Carnage", Roman Polanski
Aucun intérêt à adapter aussi fidèlement une pièce de théâtre. Bien joué et réalisé cela dit.

32. "L'Art d'Aimer", Emmanuel Mouret
Une comédie rafraîchissante et théâtrale mais qui n'apporte rien de bien nouveau.

31. "Le Gamin au Vélo", Jean-Pierre et Luc Dardenne
Frais et joyeux, mais un peu trop attendu.


30. "La Brindille", Emmanuelle Millet
Un sujet intéressant et original, une approche peu trop simpliste.

29. "Le Skylab", Julie Delpy
Drôle et authentique. Sans enjeu.

28. "Beginners", Mike Mills
Joli et original, mais un peu ennuyeux.

27. "17 Filles", Delphine et Muriel Coulin
Intéressant, joli et sans surprise.

26. "Les Bien-Aimés", Christophe Honoré
Honoré a fait mieux mais c'est un bon long-métrage, un peu plus ambitieux.

25. "The Artist", Michel Hazanavicius
Très méritoire, réfléchi, intéressant, ambitieux, réussi, mais une histoire bien trop simple et redondante.





Troisième catégorie : Les "Ah bah voilà ! C'est de ça que je parle."



24.
"Attenberg", Athina Rachel Tsangari
Esthétique, joli, indépendant.

23. "Et maintenant, on va où ?", Nadine Labaki
Joyeux.

22. "Toutes nos envies", Philippe Lioret
Honnête et authentique.


21.
"Sleeping Beauty", Julia Leigh
Très esthétique et légèrement subversif, parfois un peu trop léger.

20. "Les yeux de sa mère", Thierry Klifa
Un peu pompeux mais beau et clair.

19. "Last Night", Massy Tadjedin
Beau et cruel.



18. "Une Séparation", Asghar Farhadi
Extrêmement bien écrit.

17. "Drive", Nicolas Winding Refn
Un des meilleurs films de son genre.

16. "Polisse", Maïwenn
Un peu trop provoc mais extrêmement efficace.





Dernière catégorie : Les "Voilà, on touche au but, oui, c'est ça."



15. "Winter's Bone", Debra Granik
Dur et fort.

14. "La Piel que Habito", Pedro Almodóvar
Délicieusement kitsch, fou et actuel.

13. "Blue Valentine", Derek Cianfrance
Doucement violent, magnifique.



12.
"The Tree Of Life", Terrence Malick
Philosophie et beauté.

11. "Animal Kingdom", David Michôd
Glacial et hypnotique.

10. "Bonsái", Cristián Jimenez
Vrai, doux, juste.




09.
"L'Apollonide, Souvenirs de la Maison Close", Bertrand Bonello
Esthétique et puissant.

08. "Black Swan", Darren Aronofsky
Intelligent et complexe.

07. "The King's Speech", Tom Hooper
Bien mené de bout en bout.



06.
"Hors Satan", Bruno Dumont
Beau et philosophique.

05. "Medianeras", Gustavo Taretto
D'une incroyable douceur.

04. "Never Let Me Go", Mark Romanek
Purement émouvant.



03.
"We Need To Talk About Kevin", Lynne Ramsay
Complexe et violent.

02. "Restless", Gus Van Sant
Juste et touchant.

01. "Melancholia", Lars Von Trier
Art.





Donc ça, c'est fait.
Un classement super subjectif mais parole d'évangile puisqu'il s'agit du mien. Je vous invite donc à le prendre comme référence absolue pour les films 2011. N'écoutez pas ce qu'ils vous diront, "La guerre est déclarée", c'est naze.

Pour ceux qui n'auraient pas compris, je viens de prendre vingt minutes pour mettre des liens vers les articles correspondants sur les numéros du classement. Vingt minutes pendant lesquelles j'aurais pu dû étudier les prothèses cardiaques, par exemple.

Mis à part ça, je voudrais vous remercier d'être toujours plus nombreux, indépendamment du nombre d'articles que je peux poster, ma courbe de statistiques va toujours plus haut telle Tina Arena. Et ça, ça me fait tout plaisir à mon petit cœur. Ce qui nous mène à :

Suite des opérations pour 2012 :
Vous devez venir encore plus. Être plus nombreux. Ou actualiser dix fois la page quand vous venez, ça me fera le même effet du compteur qui tourne. Et ne pas hésiter à commenter davantage. Je sais que mes arguments sont toujours indéniables, mais n'hésitez donc pas à communiquer votre admiration et votre passion envers moi, ma verve et mon corps.
Le but à court terme est ma jouissance.
Le but à long terme est de devenir si mondialement connu que Les Inrocks et Télérama (oui, bobo un jour...) s'arrachent ma charmante personne comme critique cinéma dans leurs colonnes. Ainsi, je pourrai arrêter mes stupides études et ne plus jamais, ô grand jamais, entendre parler de prothèse cardiaque. Sauf si je mange trop de chocolat, ce qui, entre nous, est probable.

Alors, merci bien et à vos clics. Mon avenir professionnel et émotionnel ne dépend que de vous. Allez, on s'active, les copains. Et puis bonne année.

mercredi 28 décembre 2011

"Carnage", Roman Polanski

"Carnage" est l'adaptation par le cinéaste Roman Polanski de la pièce de théâtre "Le Dieu du Carnage" de Yasmina Reza. En découlent deux faits.

Premier fait. Adapter une pièce de théâtre au cinéma, une entreprise des plus glissantes... Polanski choisit le parti-pris de la transposer selon les codes originaux : unité de temps, unité d'espace. A l'exception des la scènes d'ouverture et du générique final, l'histoire se déroule dans un appartement (principalement dans la même pièce, d'ailleurs) et en temps réel. Nous allons donc témoigner d'une heure trente de la vie des quatre personnages. La question sous-tendue immédiatement est : quel est l'intérêt ? Si c'est pour une adaptation aussi peu aventureuse, à quoi bon prendre la peine de la produire ? Pourquoi regarder une sorte de pièce de théâtre dans un décor de cinéma ? Je ne sais pas pour vous, M. Polanski, mais moi, quand je vais au théâtre, je m'attends à voir du théâtre... et quand je vais au cinéma, je vous le donne en mille, je m'attends à voir du cinéma. J'adore les deux arts, mais ils ont des codes bien distincts. Ce n'est pas parce que des acteurs s'expriment dans les deux, que l'on peut les fusionner aussi facilement.

Ainsi, les situations qui auraient fonctionné avec brio au théâtre prennent ici un air faux, absurde, illogique, irrégulier, inintéressant. Aucune ambition n'est prise : on en arrive au point où on préférerait que l'adaptation soit infidèle, pourvu que cela amène de la surprise et surtout pour que cela place le film en premier lieu dans le domaine du cinéma. Ici, les réactions des personnages sont épuisantes. L'exaltation des émotions propre au théâtre prend ici un goût amer. Les disputes s'enchaînent : à chaque instant du film, deux personnages sont en train de se prendre le bec, jusqu'à ce que toutes les combinaisons d'alliance et de déchirure possibles aient été exploitées. On en arrive à regarder une interminable et insupportable dispute en huis-clos. Débat d'autant plus frustrant qu'il se déroule au cinéma. Et comme dans toute dispute, les débats stériles pleuvent, se répètent sans cesse, les réactions varient, et bien sûr, dans une bien pâle critique de la comédie humaine, les sourires finissent par révéler les crocs. Sans surprise et sans message, un déroulement aussi schématique que l'évolution des mimiques dans l'affiche du film. Le spectateur se retrouve à la place des personnages : enfermé dans une situation dont il voudrait se sortir.

Que reste-t-il alors de ce film qui peine à trouver une âme ? De la comédie ? Oui mais deuxième fait : "Carnage" fait partie de ces productions qui préfèrent, au nom du nombre d'entrées, vendre leur âme directement en révélant l'intégralité de leur substance dans la bande-annonce. Faire venir des spectateurs à tout prix, en montrant tout, pour que le public s'attende à encore mieux, à encore plus grand, alors qu'en fait, c'est bien le meilleur qui a été monté dans la bande-annonce... Et face au film, ce meilleur est déjà connu. On ne découvre que le reste, moins drôle, moins intéressant, moins surprenant. Et comme il s'agit d'un film de réalisateur connu, la bande-annonce tourne dans toutes les salles depuis quelques mois déjà : autant d'occasions de la connaître par coeur et de finir, une fois devant le film, par attendre les situations marquantes du trailer. Une énorme déception : on ne rira que si on n'a jamais entendu parler de ce film et qu'on y va les yeux fermés. Et si on se dit alors que l'ensemble du film sera forcément transcendé par une fin cataclysmique qui dépassera toutes les situations du récit exhibées par la bande-annonce, on est sur le point de vivre une frustration encore plus vive.

Évidemment, tout n'est pas non plus à jeter dans "Carnage". Les acteurs sont généralement très bons : Christopher Waltz est très bon en personnage exaspérant bien que caricatural (sûrement encore l'effet théâtre transposé sans nuance au cinéma). Jodie Foster livre la performance la plus réfléchie du casting, glissant lentement et prudemment son personnage dans ses réactions les plus violentes et primaires. Kate Winslet, quant à elle, assume la bourgeoise qui se vulgarise au long du film : léger repos sur les lauriers mais effet comique garanti. Enfin, John C. Reilly est un bon choix pour le rôle mais peine à trouver de la nuance dans son jeu, sans doute là encore freiné par la théâtralité excessive des réactions des personnages. Ces personnages sont pris dans une situation tout à fait anxiogène pour du cinéma, mais heureusement et évidemment joliment filmés, dans une réalisation Polanskienne à la fois précise, claire, réfléchie et efficace et dans une photographie aux couleurs chaudes et agréables.

Ainsi, "Carnage" est un film bien tourné et bien joué, mais il ne parviendra dans le meilleur des cas qu'à être un agréable divertissement, à la condition de n'avoir jamais vu sa bande-annonce marketting et de savoir fermer les yeux sur la question de son intérêt premier, tant l'adaptation aussi fidèle et peu ambitieuse d'une pièce de théâtre ne présente pas le moindre enjeu.

mardi 27 décembre 2011

"L'Art d'Aimer", Emmanuel Mouret

"Au moment où l’on devient amoureux, à cet instant précis, il se produit en nous une musique particulière. Elle est pour chacun différente et peut survenir à des moments inattendus..." Le film pose le décor dès la première seconde : ce sera coloré, joyeux, niais... Une comédie française assumée jusqu'au bout.


La narration alterne de courtes séquences : certaines histoires se suffiront, d'autres seront feuilletonnantes au cours du film. Cela amène un certain rythme, surtout au début du film ; à la fin, en effet, la dernière histoire est plus longue et assez lente, terminant le film sur un certain ennui face à la trame répétitive. C'est avant tout le thème de l'amour et, au-delà, de la fidélité qui est traité ici, sous toutes ces coutures : malheureusement, la conclusion toujours identique finit par lasser. Le film devient une sorte d'éloge de la fidélité, un présentoir des manières d'exorciser ses pulsions d'infidélité tout en restant juste et droit envers l'être qu'on aime réellement. Si cette morale est méritoire, sa répétition ad nauseam finit par interroger sa raison d'être.

Ce qui marque avant tout dans "L'Art d'Aimer", c'est la théâtralité assumée du film. Les décors colorés sont évidemment factices, la mise en scène est volontairement précieuse, la voix-off dicte les émotions des personnages avec une précision exagérée. Et surtout, la direction du casting n'a qu'un seul mot d'ordre : maniérée. Ainsi, le cortège d'acteurs articule, exagère, surjoue presque en levant les sourcils et en arrondissant la bouche. Conséquemment, selon les comédiens, le résultat diffère : il y a ceux qui sont faits pour ça au point qu'ils ne sauraient faire autrement de toute façon, je pense à Frédérique Bel. Ceux qui s'adaptent bien, tels la protéiforme Ariane Ascaride ou le touchant et juste Laurent Stocker.



Et il y a aussi ceux qui se demandent un peu pourquoi ils sont là, comme François Cluzet et Gaspard Ulliel, hommes perdus dans des codes inconnus mais qui jouent le jeu. Ceux qui ne savent jouer que comme ça mais qui restent exaspérants tout de même, bonjour Emmanuel Mouret, Louis-Do de Lencquesaing et surtout Judith Godrèche, insupportable. Ceux qui se plantent un petit peu, désolé Élodie Navarre. Et ceux qui arrivent à respecter cette direction mais à la dépasser pour y ajouter leur touche personnelle, avec Julie Depardieu, vraie star du film comme un poisson dans l'eau. Ce casting choral rassemblé sous le même mot d'ordre montrera donc une hétérogénéité flagrante mais relativement peu gênante sous cette égide de niaiserie assumée.


Emmanuel Mouret présente donc un film français théâtral, maniéré, assumé, niais, agaçant, répétitif, rythmé, drôle, ennuyeux, divertissant. Sur un thème déjà vu, rabâché, et ici décliné à l'infini sur une unique facette. Mais une comédie fraîche, en fait. Et si ce n'est pas un excellent film, ce n'est déjà pas si mal, aujourd'hui, de parvenir, quand on se présente avec une telle théâtralité, à rester frais.

dimanche 18 décembre 2011

"Kaboom", Gregg Araki

"Kaboom" est totalement barré. Voilà, le principal est dit : vous pouvez arrêter de lire maintenant et quand même réussir à me faire croire que vous avez suivi tout l'article si vous m'en parlez un jour. Bon.


Plus en détails, donc, "Kaboom" est totalement barré. Il s'agit tout de même, tenez vous bien, de l'histoire d'un jeune homme bisexuel, amoureux de son colocataire hétérosexuel et beauf, et qui découvre les joies du libertinage à l'université dans le même temps que sa meilleure amie, lesbienne. Vous allez vous dire, ok, c'est juste un film post-teenage à tendance scènes de cul (fort plaisantes par ailleurs). Oui, mais bon : notre garçon commence à avoir des rêves étranges et à vivre des expériences fantasmagoriques qui le font enquêter sur des faits surnaturels étranges... qui vont aller jusqu'à lui faire découvrir un grand complot mondial dont il est au centre. Vous allez vous dire, ok, c'est un film de science-fiction. Oui, bon. Sauf que c'est totalement barré. Et donc indéfinissable, tant le tout est plongé à chaque seconde dans le second degré le plus profond.


Commençons par le commencement, si vous le voulez bien. Thomas Dekker est un très bon choix. Parce qu'il est trop un beau gosse, vous dites ? Mais certainement. Et aussi parce que sa grâce androgyne rend son personnage éminemment attachant. Quant au reste du cast - Haley Bennett, Juno Temple, Roxane Mesquida, Chris Zylka... - sa performance est difficile à juger tant Gregg Araki prend un malin plaisir à diriger leur jeu façon émission de KD2A le samedi matin sur France 2. Mais les acteurs relèvent le défi avec tout autant d'amusement, et délivrent avec humour leurs répliques délicieuses et improbables. Mais le cinéaste ne s'arrête pas là : la réalisation est rose bonbon, part dans tous les sens, joue avec les codes du kitsch à chaque seconde.


Un film facile à détester ? Sans le moindre doute. On pourra me soutenir que c'est une daube internationale que je ne répondrais pas vraiment. Je pense néanmoins qu'à condition d'accepter le film comme un divertissement (et un gros film de pédé) qui ne prend au sérieux que le fait de ne pas se prendre au sérieux, on peut adorer l'expérience. Le n'importe quoi poussé jusqu'à son paroxysme. Au total, de ce joyeux bordel, ressortiront des questions posées sur l'amour, le destin, l'amitié, l'orientation sexuelle, la sexualité en général, les sectes apocalyptiques... ou pas, d'ailleurs : où est le besoin de poser des questions ? Araki s'amuse ; heureusement, nous avec, autrement le film aurait été un parfait échec. On préfère maintenant utiliser tous les codes des séries B et des navets des vingt dernières années, en les appuyant pour mieux s'en moquer. Finalement, est délivrée une explication finale, volontairement capillotractée à l'extrême, qui justifie (ou non!) toutes les excentricités du film, avant d'à nouveau tout envoyer en éclats, juste pour le fun.


Personnellement, j'ai beaucoup ri.

samedi 17 décembre 2011

"Americano", Mathieu Demy

Je suis allé voir "Americano" sans rien savoir de Mathieu Demy. Je n'ai fait que découvrir ce film, qui traite d'un homme dont la mère, américaine, décède. Il laisse sa vie française de côté quelque temps pour, initialement, s'occuper des problèmes relatifs à la succession et se retrouve à la chasse après la vie de sa mère.



L'histoire est assez simple et traite de thèmes universels. Sur ces terres connues, si elle ne parviendra jamais à vraiment émouvoir, elle ne tombera pas trop dans l'ennui ou le manque d'intérêt. Malgré le fait que le protagoniste ne soit absolument (et malheureusement) pas du tout attachant tant il est détestable, la quête de l'homme, en réalité à la recherche d'une preuve d'amour de sa mère, attache quant à elle suffisamment le spectateur. D'autant plus dans cette situation où, bien évidemment, Martin se retrouve peu à peu démuni de tout : voiture, argent, contacts, papiers d'identité... Comme une exaltation du destin à aller le confronter. Oui, bon. Disons que cela fonctionne tout de même.


Et cela tient surtout à une sorte de suspense : on finit par vouloir également savoir comment vivait, comment pensait la mère de Martin et on voudrait faire ses choix avec lui, voire à sa place. Le piège se resserre autour de lui, et parfois autour de nous également, alors que l'on contemple Salma Hayek, magnifique, puissante, vraie dans un rôle difficile. La seule actrice vraiment inoubliable du film, à la fois bien dirigée (contrairement à Chiara Mastroianni, qui a l'air de s'ennuyer) et toujours juste (contrairement à Mathieu Demy, qui campe son personnage principal et ne parvient pas toujours à convaincre, jouant de façon trop attendue). Mais, dans le même temps, le déroulement se fait sans surprise et avec un symbolisme trop appuyé : la situation asphyxiante du personnage devient irrespirable pour le spectateur également, d'autant plus que la réalisation laisse souvent à désirer... Des transitions qui s'obstinent à être ratées, aux maladroits plans caméra sur l'épaule, le film ressemble parfois à un échec d'imitation par dessus la jambe de la Nouvelle Vague.



Si le film semble hésiter autant que son fatigant protagoniste quant à la direction à prendre, aussi bien au niveau de la réalisation qu'au niveau de l'histoire, il est sauvé par sa fin. Sur le fil, à un cheveu d'enfoncer l'ensemble du long-métrage dans le mauvais, elle le rattrape en réalité, grâce à une volonté enfin claire, enfin honnête, enfin juste. Ainsi, comme pour Martin, l'expérience aura été parfois longue, parfois anxiogène, souvent sans surprise, parfois déroutante, mais, à l'image du touchant personnage plein d'espoir de Pedro (Pablo Garcia, très bon choix), finira par laisser un souvenir joli et assez fort.

vendredi 16 décembre 2011

Vieilleries : "Metropolis", "Deep End", "Blow-Up", "The Rocky Horror Picture Show", "Young Frankenstein"

"Metropolis", Fritz Lang, 1927
Le film muet culte... S'il est difficile de juger un si vieux film tant les codes novateurs d'hier sont les écueils clichés d'aujourd'hui, il apparaît évident que ce film a révolutionné le cinéma. Empreinte d'une poésie délicate et résonnant avec toutes les époques qu'il a pu traverser, l'expérience qu'il propose est tout à fait unique. Sa durée (très) longue passe alors en un clin d’œil, et on le regarde comme on témoigne d'une habitude surannée : avec amusement face au kitsch mais toujours avec respect face à l'importance d'une telle œuvre.

"Deep End", Jerzy Skolimowski, 1971
Ah, le bonheur des films des années 70 ! Une ambiance rétro absolument délicieuse pour une histoire subversive et surprenante. Jane Asher est magnifique tandis que John Moulder-Brown avance son personnage avec délicatesse, toujours entre la naïveté et la perversité, créant un spectacle glauque et fascinant. On se tient constamment sur le fil entre la découverte sexuelle de l'adolescent et le trouble pathologique de la personnalité, le tout dans une nonchalance troublante, jusqu'à une fin spectaculaire et dérangeante, qui emporte le récit jusqu'en ses confins.

"Blow-Up", Michelangelo Antonioni, 1967
Le récit introspectif dresse un portrait incroyablement profond d'un personnage à la fois détestable, attachant et fascinant. A l'image de son protagoniste photographe, la réalisation apporte un soin particulier aux couleurs, et délivre des plans d'une qualité surprenante. Mais c'est surtout le symbolisme omniprésent qui marque le long-métrage, rendant cette lente journée tout aussi perturbante, exaltante et passionnante qu'elle le sera pour son personnage, campé avec soin par David Hemmings.

"The Rocky Horror Picture Show", Jim Sharman, 1975
Le grand film culte Outre-Atlantique. Par où commencer ? Les chansons qui n'ont pas pris une ride ? Les personnages totalement fous ? Les situations loufoques à souhait ? La puissance iconoclaste du récit ? Le jeu d'acteur à la hauteur d'un tel degré d'excentricité ? Non, disons simplement que l'humour, l'humour, l'humour et encore l'humour règnent dans une comédie musicale qui a révolutionné les mœurs à un point à peine concevable, tant et si bien qu'elle fascine toujours et influence encore toute œuvre provocante ou un temps soit peu folle.

"Young Frankenstein", Mel Brooks, 1974
Un joyau de comédie. Ce radieux pastiche en noir et blanc enchaîne avec dynamisme des scènes hilarantes portées par des acteurs excellents dans des personnages incroyables. Si certaines blagues ont pris quelques rides, et malgré quelques discrètes redondances ou rapidités, le récit défile à grande vitesse, sans jamais ennuyer. Au contraire, le spectateur est tout le temps intéressé par cette célèbre histoire détournée ici avec malice au gré de répliques cultes et de situations étonnantes, le tout dans un esthétisme sûrement déjà rétro à l'époque, qui ne fait que rajouter à son charme désuet.

"Les Neiges du Kilimandjaro", Robert Guédiguian

"Les Neiges du Kilimandjaro" repose sur une promesse, une attente, presque un mensonge. Il nous mène à lui par un prémisse d'histoire qui ne sera pas suivi, à cause d'un événement inattendu qui vient tout bouleverser. En fait, c'est là sa force première : nous mettre progressivement le nez face au fait que l'on s'est attendus à ce que le récit prenne une direction qu'il ne suivra jamais. Quand on se retrouve alors, un peu bête, à comprendre que le titre du film n'en décrivait en réalité pas si explicitement la substance, on est obligé de s'arrêter un instant pour reculer de quelques pas, afin de discerner le réel propos de la production. C'est ainsi que son message passera avec plus de force qu'il n'aurait pu en faire preuve. Sous couvert de passer pour une comédie sur un voyage en famille, le film s'inscrit sans prévenir et profondément dans la fresque sociale, avec comme seule prétention une réflexion sur les limites et les décalages de la société actuelle, sa paralysie face au problème, comparable aux personnages qui ne décolleront pas, contrairement à ce qui était prévu. Une jolie intention.


Notre intérêt ainsi affuté par la surprise de la tournure des choses ne sera donc que plus attentif à chaque aspect de l'histoire. Mais, même si elle veut bien faire, elle tombe régulièrement dans l'excès, l'excès de bons sentiments, l'excès d'utopisme, l'excès d'héroïsme du quotidien. En conséquence, l'excès de clichés et de caricature. Cela sera parfaitement représenté par la fin du film, qui en fait trop, présentant une solution et une résolution trop parfaites, trop belles, trop faciles. Il nous laisse, en plus de la surprise initiale, dans un état hésitant quant à la qualité du message du film : il est beau, mais il est mal formulé. Si cet excès, qui plus est parfois un peu trop politisé, entache assez le message du scénario, il laisse intact le charme septentrional de l'ambiance du film, tourné dans un esthétisme proche du Super 8, qui surprend au départ mais auquel on s'accommode presque immédiatement tant il est touchant et adapté au sujet.


Et c'est donc dans une atmosphère ensoleillée que les personnages évoluent dans des situations souvent émouvantes et drôles, et s'interrogent, à mi-chemin entre l'impression pleine d'incompréhension d'avoir trahi leurs idéaux et la certitude de les avoir respectés. Cette remise en question, parfois pas assez poussée, reste intéressante, même si certains personnages, comme celui de Raoul (Gérard Meylan), bénéficient d'un peu moins de nuance, ou voient leur développement moins traité (Marilyne Canto), jusqu'à cette fin qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Mais Jean-Pierre Daroussin, de son côté, traduit avec grande crédibilité les conflits internes de son personnage, tandis qu'Ariane Ascaride, parfois un peu moins juste, demeure cela dit spontanée, agréable et sincère. En tout cas, le plus surprenant s'impose : il s'agit de Grégoire Leprince-Ringuet, méconnaissable, en pleine mise en danger et en réussite indéniable.



Au total, le film est sincère sans doute. Mais passé l'effet de surprise sur son thème réel, il veut beaucoup, beaucoup trop bien faire, et tombe exactement dans ce qu'il souhaitait éviter. Ainsi, s'il reste une oeuvre agréable, emplie de réflexion, de bonté et de soleil, et malgré une bonne interprétation générale, il laisse un souvenir mitigé en raison de son flottement permanent entre le débat et le cliché.

mardi 6 décembre 2011

"La Femme du Vème", Pawel Pawlikowski

Encore une adaptation (apparemment assez libre) d'un roman... que je n'ai bien entendu pas lu. "La Femme du Vème" / "The Woman in the Fifth" raconte l'histoire de Tom Ricks, écrivain américain qui arrive à Paris pour reconquérir sa famille, retrouver le goût d'écrire et reprendre sa vie en mains après un mystérieux scandale qui lui a fait tout perdre. Mais le vol de ses affaires et le refus de son ex-femme le forcent à vivre dans un motel miteux et à prendre un travail louche pour le propriétaire de l'hôtel, jusqu'à ce qu'il rencontre une femme étrange.


Ethan Hawke campe le rôle de Tom Ricks avec beaucoup de conviction, donnant vie sans problème à ce personnage qui réunit, de manière un peu trop parfaite et scolaire, toutes les caractéristiques du protagoniste du film fantastique : attachant, complexe, instable. C'est sur cette ambiguïté que le cinéaste va vouloir jouer pendant tout le film, espérant ainsi créer un décalage idéal, une histoire posée constamment sur une frontière, un doute. Avant tout, cette recette un peu trop bien appliquée laisse avant tout montrer ses ficelles et gâche souvent la volonté du réalisateur : on voit qu'il fait tout pour créer un film purement fantastique (dans le sens premier du terme, à savoir dans une hésitation complète entre la solution de la réalité et la solution du surnaturel) avant de croire à ce dit fantastique. Cet attachement excessif au genre phagocyte les autres : malgré des scènes intéressantes, le film ne parviendra pas vraiment à faire dans le thriller ni dans la romance, et encore moins dans la réflexion philosophique, par exemple sur l'écriture comme on pouvait l'attendre.


Kristin Scott Thomas présente un jeu impeccable, elle aussi, tout comme Joanna Kulig dont le personnage est sans doute le plus attachant. Le casting relève donc le niveau du film, tout comme la réalisation qui, bien qu'un peu convenue pour le thème, est intelligente et relativement efficace, permettant de créer de réels moments de tension et à éviter suffisamment l'ennui par un rythme soutenu. C'est ainsi que la vacuité du scénario n'apparaît pas directement. La narration a été trop prétentieuse, trop sûre d'elle, se voulant sombre et complexe là où, une fois la révélation principale passée, l'explication la plus simple semble la plus vraie. La réponse aux maigres mystères du film apparaît un peu trop évidente et, malheureusement, les quelques éléments qui ne collent pas vraiment nous laissent de marbre, car ces zones d'ombre semblent avoir été laissées plus dans une tentative d'enrichir artificiellement le récit et surtout parce qu'ainsi, l'intérêt pour l'histoire n'est plus vraiment là.

dimanche 4 décembre 2011

"Les Adoptés", Mélanie Laurent

Mes rapports avec Mélanie Laurent sont pour le moins conflictuels. Je fus parmi ceux qui crièrent au génie en premier lors du génial "Je vais bien, ne t'en fais pas". Et puis tout s'est détérioré... Mélanie Laurent a touché le fond en faisant tache sur le paysage de "Inglorious Basterds", où la direction de Tarantino ne lui a pas réussi (et c'est le moins qu'on puisse dire). Puis, non contente de s'être ridiculisée en tant que maîtresse de cérémonie à Cannes, elle s'est mise en tête de chanter, ayant au moins la bonne idée de s'entourer convenablement mais signant des chansons qui pourraient être certifiées "garanties 100% variété française banale". Et voilà qu'elle s'aventure dans la réalisation ; il y avait des raisons d'être terrorisé.


Difficile de parler du film "Les Adoptés" sans vous spoiler puissamment, parce que le film tourne autour d'un élément qui arrive au terme d'une bonne demi-heure et en transforme la dynamique. Disons juste ceci, donc : "Les Adoptés" suit la vie de deux sœurs et du nouveau copain de l'une d'entre elles, en découpant le récit, de façon peu judicieuse parfois, en trois parties leur étant consacrées. Et il arrive donc quelque chose qui va révolutionner leurs vies. Maintenant que ça, c'est fait, nous pouvons en venir au fait principal : il y a des films qui semblent se résumer à un mot, le crier à chaque seconde comme pour nous en faciliter la critique une fois sorti de la salle sombre. Pour "Les Adoptés", ce mot est "consensuel".


Attention, je vous arrête tout de suite, au cas où vous deviendriez tous des grands fans des "Adoptés" et que je passe à nouveau pour un gros méchant sans cœur auprès de vous tous, alors que mon bonheur semble proportionnellement dépendant de mon nombre de visites. A mon sens, "consensuel" n'est pas un gros mot. Ce n'est pas une insulte, ce n'est pas un reproche, ce n'est pas un fléau. Ceci dit, le film de Mélanie Laurent est consensuel. Dans le sens où il donne l'impression d'avoir été fait par ce genre de fille sympa qu'on a tous connue et qui se considère comme une vraie artiste parce qu'elle porte parfois des habits indiens et parce qu'elle fait ses tasses elle-même. A ce titre, le long-métrage regorge de moments se voulant bien pensés, poétiques, mignons et artistiques. Parfois, cela fonctionne ; parfois, non. Dans tous les cas, chaque passage semble ressortir d'un consensus : outre un relatif manque de surprise, s'enchaînent des idées se voulant piquantes mais qui n'atteignent jamais le potentiel voulu. Mélanie Laurent, cette folle, nous montre ainsi une mère faisant une bataille de bouffe avec son fils, un mec rejoignant tout habillé sa femme dans son bain, une fille qui regarde tous les jours le même vieux film... Heureusement, ça ne tombe que rarement dans l'ennui, parce que la réalisatrice semble y croire sincèrement.


Consensuel, donc, le thème. Oh la terrible situation familiale dans laquelle les personnages se trouvent plongés ! Comment ne pas faire pleurer dans les chaumières avec une histoire pareille ? Et je l'avoue, ça fonctionne. Moi-même, avec mon cœur de pierre et mon regard hautain, j'ai été ému à plusieurs reprises. Parfois, j'ai même ri. A partir de là, peu de choses sont surprenantes dans les relations entre les personnages, leurs réactions, leurs évolutions. Il n'y a donc rien à en dire de plus, si ce n'est que la fin évite heureusement un écueil niais pour signer son enfoncement dans le consensuel.


Le film fonctionne en tant que tel, mais il est à la fois prétentieux et peu ambitieux. Le stigmate principal en est la réalisation : elle est comme je m'y attendais de la part de Laurent, c'est-à-dire léchée, réfléchie, se voulant originale. Ainsi, les images se suivent souvent dans une alternance de plans un peu en-dehors de l'histoire, tandis qu'en voix-off leurs conversations se poursuivent. Une volonté d'introspection par des métaphores visuelles. Certes, c'est très joli, c'est bien mieux que ce qu'on voit habituellement (quoi que, au vu de la dernière scène), mais ça reste à la fois consensuel et souvent prétentieux, encore une fois.


En parlant de prétention, Mélanie Laurent ne parvient pas à se détacher de la tentation de faire un film sur elle. Son personnage, même si elle s'en défend, est le personnage principal du film. Et en plus, c'est une chanteuse. Dieu merci, elle apprend de ses erreurs et ne chante jamais, elle gratte sur sa guitare avec classe et conviction (ou pas, hein). La caméra tourne autour d'elle ou alors c'est elle qui tourne. Le film pue donc Mélanie Laurent par tous les pores. D'un côté, cela vaut peut-être mieux : Marie Denarnaud, quant à elle, offre une performance parfois juste, mais souvent maniérée et fausse. Ce qui n'est certes rien comparée à Audrey Lamy qui, certes n'a pas beaucoup de chance avec un rôle caricatural et exaspérant, ne parvient qu'à le rendre d'autant plus caricatural et exaspérant. Denis Ménochet, quoi que mal dirigé par moments, s'en tirera bien mieux. Théodore Maquet-Foucher se débrouille bien pour un gamin, même s'il est honteusement instrumentalisé. Voilà. Tout le monde est tombé, d'une manière ou d'une autre, et au centre, il ne reste que Mélanie Laurent. Quel heureux hasard.


D'un autre côté, en ne récupérant que Mélanie partout, partout, on écope donc de ses défauts déjà cités. Le film se veut "arty", et y parvient certes, quoi que par des procédés bien simples. Il parvient sans peine à s'élever au-dessus de la moyenne des films français, en offrant des plans jolis et pensés. S'il est parfaitement consensuel, présentant des anecdotes, des histoires, des blagues et des larmes sans surprises et sur mesure pour plaire au public, il présente néanmoins une histoire touchante et parvient à éviter certains pièges. Ainsi, "Les Adoptés" est efficace sur le moment. Malheureusement, il ne laisse le souvenir que d'une froide prétention : on a l'impression que Mélanie Laurent veut crier au monde qu'elle est une artiste, qu'elle a fait quelque chose de beau, de léché, d'intelligent, d'hors-du-commun. Elle y croit, c'est attachant. Mais on a juste envie de lui dire d'arrêter de déconner : son film est sympa, mignon, joli, okay, mais à vouloir s'acharner comme ça à nous prouver que c'est la nouvelle œuvre de Dieu, alors qu'elle fait juste un peu mieux que Rémi Bezançon, elle ne fait que renforcer son côté "fille qui a fait du macramé à seize ans et qui se prend pour la plus grande artiste de Paris". Un peu d'humilité, par pitié.

samedi 3 décembre 2011

"Bonsái", Cristián Jiménez

Je disais à propos de "Love and Bruises" qu'il est des films qu'on a envie de voir sans savoir pourquoi. Après avoir vu les quinze premières secondes de la bande-annonce de "Bonsái", j'ai arrêté la vidéo, je me suis levé et je suis allé au cinéma regarder ce film chilien. Je sentais qu'il allait me plaire ; pour le coup, je ne me suis pas trompé.


"Bonsái" arbore une narration plutôt complexe : un jeune écrivain est embauché par un romancier très connu pour retranscrire sur ordinateur les cahiers de son nouveau livre, mais il est licencié quasi immédiatement. Pour faire bonne figure devant sa voisine, avec qui il entretient une relation sentimentale sans amour vrai, il rédige alors sa propre histoire, la faisant passer pour celle de l'écrivain célèbre. Cette histoire, il la puise dans la sienne : huit ans plus tôt, alors étudiant en littérature, il tombait amoureux d'une jeune femme qui partageait son goût des lettres et de la botanique. Le récit n'est donc pas simple, mais Jiménez parvient à le mener  avec une grande aisance, et sans jamais perdre le spectateur.


Pourtant, les limites rapidement se brouillent entre la littérature et la réalité, le passé et le présent, la vérité et la fiction. Nous en sommes prévenus dès le début quand, sur des plans d'une esthétique sobre, colorée et délicieuse, la voix-off du protagoniste nous annonce de but-en-blanc la cruelle fin de l'histoire. Horrifiés, on a l'impression d'avoir ouvert par erreur le livre à la dernière page, se spoilant par inadvertance, et on a envie de fermer les yeux et de se boucher les oreilles, comme si cette révélation ne faisait pas encore partie intégrante de l'histoire. Mais il est trop tard, et nous le savons désormais : ce n'est pas la résolution qui comptera, mais le souvenir, le sentiment.


C'est en effet le sentiment qui prédomine à travers tout le film : à la manière d'un "Medianeras", qu'il n'est pas sans rappeler par une esthétique et une problématique fort sud-américaines, il présente une candeur et une innocence dans l'émotion qui rendent les personnages vivants et attachants. Natalia Galgani aide qui plus est à rendre Emilia intéressante, là où Diego Noguera parviendra au moins à souligner la maladresse de son personnage. Mais en quelques lignes de dialogues et en deux ou trois anecdotes, les protagonistes sont tracés avec clarté et subtilité. Désormais, ne reste qu'à dépeindre leurs états d'âme : là où les jeunes Julio et Emilia découvraient l'amour et la culture (dans tous les sens du terme), le Julio du présent vit le regret, la peur, la souffrance et le doute. C'est toujours en parallèle que sont contre-balancés les personnages à travers le temps. Ainsi, si l'on regrettera le manque d'approfondissement des personnages secondaires, on remarquera néanmoins l'évolution inverse de Barbara, qui passe de la colocataire frustrée et esseulée à la femme qui a eu le malheur d'avoir ce qu'elle espérait, ou celle de Blanca, qui s'émancipe finalement devant l'absence irréversible de réciprocité de ses sentiments. Le tout se fait en douceur, avec une lente nonchalance.


C'est ainsi que les thèmes se mélangent : la botanique devient l'amour, l'amour devient la littérature, la littérature devient la botanique... Le tout appuyé par une réalisation soignée, à la photographie saturée, entre la moiteur sale de Santiago et la pluie abondante de Valdivia. Si un léger snobisme pointe parfois le bout de son nez, notamment dans l'aspiration un brin prétentieuse à la Nouvelle Vague et à l'élitisme littéraire, on le remarque peu devant la vaste réflexion sur l'écriture qui est menée, similaire à celle sur l'architecture dans "Medianeras". Ici, les sillons du récit se réverbèrent dans de nombreux niveaux d'interprétation et de lecture, rendant le tout puissant et passionnant. Alors, à l'image des ratures de Julio sur ses cahiers bleus, l'écriture prend parfois des détours, floute des transitions, se découpe en parties maladroites, mais garde une richesse pleine d'émotion, de violence et de force, qui fait de ce film étrange une sorte de poésie.

vendredi 2 décembre 2011

"Love and Bruises", Lou Ye

Il est des films qu'on a envie de voir dès que l'on en aperçoit l'affiche pour la première fois. On ne sait pas bien pourquoi, c'est comme ça. Dès lors, il est à peine besoin de se renseigner au sujet de ce film : on va juste le voir, comme une évidence, une certitude. Parfois, on est satisfait, parfois, on est surpris, parfois, on est déçu. Je vous parle du nouveau film de Lou Ye : "Love and Bruises".


L'histoire est claire : Hua, une étudiante Chinoise érudite qui est venue à Paris pour suivre un amant qui ne veut désormais plus d'elle, rencontre par hasard Mathieu, un ouvrier. Tous deux tombent passionnément amoureux mais beaucoup de différences les séparent inexorablement. C'est le thème de la passion qui est traité ici : ses origines, ses fondements, ses conséquences, ses limites et ses dangers. Elle se décline en amour, en jalousie, en sexe, en possessivité, en douleur, en menaces, en coups, en pleurs, en trahison... et encore en sexe, Lou Ye pimentant un peu outrancièrement son film de "scènes de cul" pas toujours pertinentes qui en rajoutent aux longueurs du film. Les sentiments humains sont pourtant décrits et décriés avec justesse, dans un environnement perpétuellement malsain, et toujours une urgence comme si tout menaçait de s'effondrer d'un instant à l'autre. A ce titre, les plans sont hésitants, la caméra tremble, les regards se font et se défont. Les tons sont obscurs. La réalisation est travaillée dans la recherche d'une spontanéité, recherche par conséquent parfois sclérosante, mais globalement réussie.


Tahar Rahim brille assez dans un rôle pourtant caricatural, dont il parvient à arrondir les angles grossiers, face à Corinne Yam, un peu moins bonne dans la mesure où, quant à elle, elle ne décolle pas son personnage de son côté simpliste. Les deux protagonistes sont donc créés pour que leur union ne fonctionne pas, à l'image de leur rencontre où Mathieu blesse et assomme par inadvertance Hua, avant de la prendre violemment dans un terrain vague, quelques heures plus tard. En conséquence, leur lutte passionnelle apparaît vaine dès le départ : à la manière d'une tragédie, on sait que les dés sont lancés. Les péripéties semées entre temps peinent donc à intéresser. Elles ne font que trop souligner les différences déjà bien établies entre les deux amants, et qui les marginalisent encore plus dans des rôles stéréotypés. La jeune femme intellectuelle bon chic bon genre en mal existentiel et l'ouvrier issu des cités, simple et à moitié trempé dans des affaires peu nettes s'attachent l'un à l'autre sans trop savoir pourquoi, et sans que le spectateur ne le comprenne non plus. Une leçon dispensable sur la passion incontrôlable.

jeudi 1 décembre 2011

Ce que l'on écoutait en Novembre 2011, à l'usage de nos descendants (2)

Non, vous ne rêvez pas, il y a bien deux articles pour cette merveilleuse tradition dont vous êtes déjà tous fortement dépendants, je le sens. Cette deuxième partie sera consacrée aux concerts du mois... autrement dit des événements musicaux vraiment ancrés dans le mois de novembre 2011 (oui parce que quelqu'un m'a dit à juste titre que bon, j'étais bien mignon, mais que Metric, PJ Harvey, etc., c'était pas vraiment récent. SOIT.).

Camille @ Sébastopol, Lille, 16 novembre 2011
Un aperçu à voir impérativement !...
"Aujourd'hui, c'est le plus beau jour, c'est la plus belle vie, c'est le plus grand amour sur la plus belle planète..."

Le ton est donné. Camille débute la première partie de son spectacle, celle où elle interprètera toutes les chansons de son dernier album, "Ilo Veyou". Elle est vêtue d'une large toge orange, ses musiciens-choristes sont munis de casques dotés de micros, et une grande ampoule pend au milieu de la scène. Ce sera presque le seul éclairage pour cette partie intimiste. Dans une mise en scène par Robyn Orlin, Camille va imprimer divers mouvements chorégraphiés à cette lumière, dessinant avec précision des jeux d'ombre impressionnants sur le fond de scène. Selon les chansons, l'ombre de Camille apparaît minuscule, monstrueuse, floue, majestueuse ou changeante. Les morceaux s'enchaînent, d'abord selon une alternance chanson gaie/chanson triste un peu scolaire, puis avec beaucoup plus de malice. Les orchestrations sont le plus souvent similaires à la note près à celles de l'album, mais le talent considérable de la chanteuse et la présence des musiciens permet aussi de donner une autre couleur à certaines chansons, dont "Allez allez allez", délicieuse en live, là où elle était fatigante en studio. Pour les autres, les émotions sont évidemment amplifiées par le live. Concentrée, précise, Camille use de sa voix et de son sens du rythme avec une aisance et une maîtrise extraordinaires. Elle ne se permet que la fantaisie de "La France", qui signe le retour de son personnage fétiche Yvette, qui enflamme la salle et qui invite des spectateurs sur scène. Puis, le spectacle reprend avec des chansons presque a-capella d'une émotion sans pareille, qui passent à toute vitesse jusqu'au fermer de rideau.


Le mot "Entracte" est projeté sur les rideaux du théâtre Sébastopol. Mais Camille et son groupe apparaissent rapidement en avant-scène, et la chanteuse dit "Tant pis pour ceux qui sont partis aux cabinets... parce que nous on va distribuer des bonbons !". Et faire faire des pompes aux musiciens lorsqu'ils ne réussissent pas les pas de danse classique imposés par la leadeuse juste pour rire, nous demander quelles chansons nous voulons pour la deuxième partie et nous faire chanter "Joyeux anniversaire" à une heureuse spectatrice.


Un autre monde : la sobriété magnifique de la première partie laisse la place à une fraîcheur spontanée qui va s'exprimer dans la deuxième partie. Celle-ci comporte les plus grands succès de Camille, cette fois ré-instrumentés avec soin et goût pour l'occasion, ainsi qu'un certain nombre d'inédites que le public reprendra en chœur, même les plus insolites. Enfin, Camille invite Jeanne Cherhal à descendre chanter un duo avec elle, et nous offre une dernière reprise, laissant les spectateurs rentrer enchantés après un véritable spectacle, où Camille a su une nouvelle fois se renouveler, dépasser les attentes de tout le monde, prouver l'étendue de son talent vocal et musical, réussir le pari de scinder son concert en deux parties opposées, et trouver la juste limite entre l'intime et le spectaculaire.




Catherine Ringer @ Aéronef, Lille, 22 novembre 2011
Le concert en intégralité sur Arte !
En lisant mon billet "Catherine Ringer + Guest", le vendeur m'avait pourtant promis que "le groupe "Guest" ferait la première partie" (sic!!!). Quelle ne fut donc pas ma surprise quand, à 20h20, les musiciens qui entrent entourent l'idole... Catherine Ringer vient proposer une "mixture des chansons des Rita Mitsouko avec celles de l'album Ring'n'Roll". Le public, diversifié et relativement âgé, est déjà conquis devant cette femme dynamique au charisme indéfinissable qui justifierait à n'importe qui la pérennité de son succès. Les chansons de Ring'n'Roll, ré-instrumentées juste à point, alternent donc avec des chansons plus anciennes, le tout dans un son cohérent, un peu acoustique, un peu rock. La voix est profonde, claire, toujours juste. Catherine Ringer fait preuve d'une aisance scénique peu commune, qui rayonne sur ses musiciens enchantés (particulièrement le jeune Raoul Chichin, qui semble parfois oublier que le concert n'est pas le sien...).


Le concert est assez similaire à celui qu'elle avait donné à la Boule Noire à Paris au printemps, avant la sortie de l'album, et c'est d'autant plus agréable de le redécouvrir maintenant que les chansons sont connues. Le plaisir de retrouver "Andy" et "C'est comme ça" est inchangé... et certaines nouvelles chansons apparaissent faites pour la scène, comme "Got It Sweet" ou "Si un Jour". L'hommage à Fred Chichin est rendu seule, sur le bouleversant "Mahler", mais Catherine ne se sentira pas obligée de chanter les éternels "Marcia Baila" ou "Les Histoires d'A." ... Si le spectacle accuse un petit coup de mou au milieu, il est porté par un début dynamique et surtout une fin explosive, et l'ensemble est cohérent, mélodique, maîtrisé et beau.





Zazie @ Colisée, Roubaix, 23 novembre 2011
mazazietestropbelle
Bon. Moi, je trouve ça quand même pas mal : presque six mois que je tiens ce blog, et je n'ai presque jamais parlé de Zazie jusqu'à aujourd'hui. Pour les nouveaux arrivants (deux ou trois à tout casser), pré-requis : ceci était mon onzième concert de Zazie, et le troisième pour cette tournée de l'album "7". Mais je me soigne. La preuve.

Pour cette tournée, Zazie a pris le parti d'une tournée très longue dans de petites salles, sans "ears" et avec proximité. Comme pour le Totem Tour, elle fait désormais la part belle aux anciennes chansons, avec notamment l'album "La Zizanie" (dix ans déjà...) très mis en avant sur cette tournée. Le Colisée est une chouette salle. L'entrée sur "Plus Fort", bien mieux maîtrisée que lors des premiers concerts à Lille, fait toujours son petit effet, surtout suivie par le fameux "FM Air" bourré de clins d’œil. Mais Zazie va vite se rendre compte que rien n'est gagné : entre les dix premiers rangs qui ne se lèveront jamais pendant les chansons, les employés de sécurité qui sont prêts à tacler quiconque commettrait l'affront d'aller danser dans les allées latérales et les membres du public qui hurlent après les gens debout, l'ambiance est extrêmement tendue à Roubaix...


La chanteuse fait pourtant tout ce qu'elle peut : elle ressort ses sempiternelles blagues, pimentées d'une ou deux nouvelles depuis la dernière fois, et sa setlist, efficace mais tristement inchangée depuis le mois de mai... Un manque d'audace peu méritoire. Cela dit, ceci n'est sans doute pas perceptible pour les membres moins obsessionnels du public que votre obligé. Et Zazie est en grande forme, danse, rigole, réagit aux commentaires du public... De plus, le son du Colisée est le plus impeccable que j'aie entendu. Chaque mot est distingué clairement (pourtant Dieu sait que Zazie ne possède pas la meilleure diction de la planète...), chaque instrument est entendu, les orchestrations sont ainsi écoutables dans les meilleurs conditions possibles, me faisant même parfois croire à des réinstrumentations, notamment sur "Le Jour J", nettement moins insupportable ainsi. Peut-être face au manque de réaction du public, Zazie sacrifiera "Je vous aime", où la participation du public est requise. Et c'est ainsi que le concert aura peine à décoller, aussi par faute à l'agencement des chansons (ne PAS mettre "Avant l'amour" juste après "Rodéo"...!), mais surtout à cause du plus mauvais public que j'aie vu pour un concert de Zazie... voire pour un concert tout court.


De mon côté, j'ai donc trouvé Zazie décontractée et à l'aise. Certaines chansons comme "Amazone" et "Poupées Zarbie" justifient à mes yeux le prix du billet, et des moments comme "Trois Petits Tours", "Oui" dans le public et "Tout le Monde" avec deux membres du public qui tiennent les perches à son sont symptomatiques de la générosité particulière de Zazie. Mais revoir Zazie une énième fois m'a donné l'impression de recroiser une vielle copine qui habite loin et avec qui on se sent obligé d'aller boire un verre quand elle remonte dans le Nord : elle n'a pas trop changé, et pourtant on a de moins en moins de choses en commun...


(Ces vidéos ne viennent donc pas de Roubaix. A Roubaix, les gens ne tapaient pas dans les mains, c'est que c'est fatigant. Merci à Mayuinne.)