Je disais à propos de "Love and Bruises" qu'il est des films qu'on a envie de voir sans savoir pourquoi. Après avoir vu les quinze premières secondes de la bande-annonce de "Bonsái", j'ai arrêté la vidéo, je me suis levé et je suis allé au cinéma regarder ce film chilien. Je sentais qu'il allait me plaire ; pour le coup, je ne me suis pas trompé.
"Bonsái" arbore une narration plutôt complexe : un jeune écrivain est embauché par un romancier très connu pour retranscrire sur ordinateur les cahiers de son nouveau livre, mais il est licencié quasi immédiatement. Pour faire bonne figure devant sa voisine, avec qui il entretient une relation sentimentale sans amour vrai, il rédige alors sa propre histoire, la faisant passer pour celle de l'écrivain célèbre. Cette histoire, il la puise dans la sienne : huit ans plus tôt, alors étudiant en littérature, il tombait amoureux d'une jeune femme qui partageait son goût des lettres et de la botanique. Le récit n'est donc pas simple, mais Jiménez parvient à le mener avec une grande aisance, et sans jamais perdre le spectateur.
Pourtant, les limites rapidement se brouillent entre la littérature et la réalité, le passé et le présent, la vérité et la fiction. Nous en sommes prévenus dès le début quand, sur des plans d'une esthétique sobre, colorée et délicieuse, la voix-off du protagoniste nous annonce de but-en-blanc la cruelle fin de l'histoire. Horrifiés, on a l'impression d'avoir ouvert par erreur le livre à la dernière page, se spoilant par inadvertance, et on a envie de fermer les yeux et de se boucher les oreilles, comme si cette révélation ne faisait pas encore partie intégrante de l'histoire. Mais il est trop tard, et nous le savons désormais : ce n'est pas la résolution qui comptera, mais le souvenir, le sentiment.
C'est en effet le sentiment qui prédomine à travers tout le film : à la manière d'un "Medianeras", qu'il n'est pas sans rappeler par une esthétique et une problématique fort sud-américaines, il présente une candeur et une innocence dans l'émotion qui rendent les personnages vivants et attachants. Natalia Galgani aide qui plus est à rendre Emilia intéressante, là où Diego Noguera parviendra au moins à souligner la maladresse de son personnage. Mais en quelques lignes de dialogues et en deux ou trois anecdotes, les protagonistes sont tracés avec clarté et subtilité. Désormais, ne reste qu'à dépeindre leurs états d'âme : là où les jeunes Julio et Emilia découvraient l'amour et la culture (dans tous les sens du terme), le Julio du présent vit le regret, la peur, la souffrance et le doute. C'est toujours en parallèle que sont contre-balancés les personnages à travers le temps. Ainsi, si l'on regrettera le manque d'approfondissement des personnages secondaires, on remarquera néanmoins l'évolution inverse de Barbara, qui passe de la colocataire frustrée et esseulée à la femme qui a eu le malheur d'avoir ce qu'elle espérait, ou celle de Blanca, qui s'émancipe finalement devant l'absence irréversible de réciprocité de ses sentiments. Le tout se fait en douceur, avec une lente nonchalance.
C'est ainsi que les thèmes se mélangent : la botanique devient l'amour, l'amour devient la littérature, la littérature devient la botanique... Le tout appuyé par une réalisation soignée, à la photographie saturée, entre la moiteur sale de Santiago et la pluie abondante de Valdivia. Si un léger snobisme pointe parfois le bout de son nez, notamment dans l'aspiration un brin prétentieuse à la Nouvelle Vague et à l'élitisme littéraire, on le remarque peu devant la vaste réflexion sur l'écriture qui est menée, similaire à celle sur l'architecture dans "Medianeras". Ici, les sillons du récit se réverbèrent dans de nombreux niveaux d'interprétation et de lecture, rendant le tout puissant et passionnant. Alors, à l'image des ratures de Julio sur ses cahiers bleus, l'écriture prend parfois des détours, floute des transitions, se découpe en parties maladroites, mais garde une richesse pleine d'émotion, de violence et de force, qui fait de ce film étrange une sorte de poésie.
samedi 3 décembre 2011
vendredi 2 décembre 2011
"Love and Bruises", Lou Ye
Il est des films qu'on a envie de voir dès que l'on en aperçoit l'affiche pour la première fois. On ne sait pas bien pourquoi, c'est comme ça. Dès lors, il est à peine besoin de se renseigner au sujet de ce film : on va juste le voir, comme une évidence, une certitude. Parfois, on est satisfait, parfois, on est surpris, parfois, on est déçu. Je vous parle du nouveau film de Lou Ye : "Love and Bruises".
L'histoire est claire : Hua, une étudiante Chinoise érudite qui est venue à Paris pour suivre un amant qui ne veut désormais plus d'elle, rencontre par hasard Mathieu, un ouvrier. Tous deux tombent passionnément amoureux mais beaucoup de différences les séparent inexorablement. C'est le thème de la passion qui est traité ici : ses origines, ses fondements, ses conséquences, ses limites et ses dangers. Elle se décline en amour, en jalousie, en sexe, en possessivité, en douleur, en menaces, en coups, en pleurs, en trahison... et encore en sexe, Lou Ye pimentant un peu outrancièrement son film de "scènes de cul" pas toujours pertinentes qui en rajoutent aux longueurs du film. Les sentiments humains sont pourtant décrits et décriés avec justesse, dans un environnement perpétuellement malsain, et toujours une urgence comme si tout menaçait de s'effondrer d'un instant à l'autre. A ce titre, les plans sont hésitants, la caméra tremble, les regards se font et se défont. Les tons sont obscurs. La réalisation est travaillée dans la recherche d'une spontanéité, recherche par conséquent parfois sclérosante, mais globalement réussie.
Tahar Rahim brille assez dans un rôle pourtant caricatural, dont il parvient à arrondir les angles grossiers, face à Corinne Yam, un peu moins bonne dans la mesure où, quant à elle, elle ne décolle pas son personnage de son côté simpliste. Les deux protagonistes sont donc créés pour que leur union ne fonctionne pas, à l'image de leur rencontre où Mathieu blesse et assomme par inadvertance Hua, avant de la prendre violemment dans un terrain vague, quelques heures plus tard. En conséquence, leur lutte passionnelle apparaît vaine dès le départ : à la manière d'une tragédie, on sait que les dés sont lancés. Les péripéties semées entre temps peinent donc à intéresser. Elles ne font que trop souligner les différences déjà bien établies entre les deux amants, et qui les marginalisent encore plus dans des rôles stéréotypés. La jeune femme intellectuelle bon chic bon genre en mal existentiel et l'ouvrier issu des cités, simple et à moitié trempé dans des affaires peu nettes s'attachent l'un à l'autre sans trop savoir pourquoi, et sans que le spectateur ne le comprenne non plus. Une leçon dispensable sur la passion incontrôlable.
L'histoire est claire : Hua, une étudiante Chinoise érudite qui est venue à Paris pour suivre un amant qui ne veut désormais plus d'elle, rencontre par hasard Mathieu, un ouvrier. Tous deux tombent passionnément amoureux mais beaucoup de différences les séparent inexorablement. C'est le thème de la passion qui est traité ici : ses origines, ses fondements, ses conséquences, ses limites et ses dangers. Elle se décline en amour, en jalousie, en sexe, en possessivité, en douleur, en menaces, en coups, en pleurs, en trahison... et encore en sexe, Lou Ye pimentant un peu outrancièrement son film de "scènes de cul" pas toujours pertinentes qui en rajoutent aux longueurs du film. Les sentiments humains sont pourtant décrits et décriés avec justesse, dans un environnement perpétuellement malsain, et toujours une urgence comme si tout menaçait de s'effondrer d'un instant à l'autre. A ce titre, les plans sont hésitants, la caméra tremble, les regards se font et se défont. Les tons sont obscurs. La réalisation est travaillée dans la recherche d'une spontanéité, recherche par conséquent parfois sclérosante, mais globalement réussie.
Tahar Rahim brille assez dans un rôle pourtant caricatural, dont il parvient à arrondir les angles grossiers, face à Corinne Yam, un peu moins bonne dans la mesure où, quant à elle, elle ne décolle pas son personnage de son côté simpliste. Les deux protagonistes sont donc créés pour que leur union ne fonctionne pas, à l'image de leur rencontre où Mathieu blesse et assomme par inadvertance Hua, avant de la prendre violemment dans un terrain vague, quelques heures plus tard. En conséquence, leur lutte passionnelle apparaît vaine dès le départ : à la manière d'une tragédie, on sait que les dés sont lancés. Les péripéties semées entre temps peinent donc à intéresser. Elles ne font que trop souligner les différences déjà bien établies entre les deux amants, et qui les marginalisent encore plus dans des rôles stéréotypés. La jeune femme intellectuelle bon chic bon genre en mal existentiel et l'ouvrier issu des cités, simple et à moitié trempé dans des affaires peu nettes s'attachent l'un à l'autre sans trop savoir pourquoi, et sans que le spectateur ne le comprenne non plus. Une leçon dispensable sur la passion incontrôlable.
jeudi 1 décembre 2011
Ce que l'on écoutait en Novembre 2011, à l'usage de nos descendants (2)
Non, vous ne rêvez pas, il y a bien deux articles pour cette merveilleuse tradition dont vous êtes déjà tous fortement dépendants, je le sens. Cette deuxième partie sera consacrée aux concerts du mois... autrement dit des événements musicaux vraiment ancrés dans le mois de novembre 2011 (oui parce que quelqu'un m'a dit à juste titre que bon, j'étais bien mignon, mais que Metric, PJ Harvey, etc., c'était pas vraiment récent. SOIT.).
"Aujourd'hui, c'est le plus beau jour, c'est la plus belle vie, c'est le plus grand amour sur la plus belle planète..."
Le ton est donné. Camille débute la première partie de son spectacle, celle où elle interprètera toutes les chansons de son dernier album, "Ilo Veyou". Elle est vêtue d'une large toge orange, ses musiciens-choristes sont munis de casques dotés de micros, et une grande ampoule pend au milieu de la scène. Ce sera presque le seul éclairage pour cette partie intimiste. Dans une mise en scène par Robyn Orlin, Camille va imprimer divers mouvements chorégraphiés à cette lumière, dessinant avec précision des jeux d'ombre impressionnants sur le fond de scène. Selon les chansons, l'ombre de Camille apparaît minuscule, monstrueuse, floue, majestueuse ou changeante. Les morceaux s'enchaînent, d'abord selon une alternance chanson gaie/chanson triste un peu scolaire, puis avec beaucoup plus de malice. Les orchestrations sont le plus souvent similaires à la note près à celles de l'album, mais le talent considérable de la chanteuse et la présence des musiciens permet aussi de donner une autre couleur à certaines chansons, dont "Allez allez allez", délicieuse en live, là où elle était fatigante en studio. Pour les autres, les émotions sont évidemment amplifiées par le live. Concentrée, précise, Camille use de sa voix et de son sens du rythme avec une aisance et une maîtrise extraordinaires. Elle ne se permet que la fantaisie de "La France", qui signe le retour de son personnage fétiche Yvette, qui enflamme la salle et qui invite des spectateurs sur scène. Puis, le spectacle reprend avec des chansons presque a-capella d'une émotion sans pareille, qui passent à toute vitesse jusqu'au fermer de rideau.
Le mot "Entracte" est projeté sur les rideaux du théâtre Sébastopol. Mais Camille et son groupe apparaissent rapidement en avant-scène, et la chanteuse dit "Tant pis pour ceux qui sont partis aux cabinets... parce que nous on va distribuer des bonbons !". Et faire faire des pompes aux musiciens lorsqu'ils ne réussissent pas les pas de danse classique imposés par la leadeuse juste pour rire, nous demander quelles chansons nous voulons pour la deuxième partie et nous faire chanter "Joyeux anniversaire" à une heureuse spectatrice.
Un autre monde : la sobriété magnifique de la première partie laisse la place à une fraîcheur spontanée qui va s'exprimer dans la deuxième partie. Celle-ci comporte les plus grands succès de Camille, cette fois ré-instrumentés avec soin et goût pour l'occasion, ainsi qu'un certain nombre d'inédites que le public reprendra en chœur, même les plus insolites. Enfin, Camille invite Jeanne Cherhal à descendre chanter un duo avec elle, et nous offre une dernière reprise, laissant les spectateurs rentrer enchantés après un véritable spectacle, où Camille a su une nouvelle fois se renouveler, dépasser les attentes de tout le monde, prouver l'étendue de son talent vocal et musical, réussir le pari de scinder son concert en deux parties opposées, et trouver la juste limite entre l'intime et le spectaculaire.
En lisant mon billet "Catherine Ringer + Guest", le vendeur m'avait pourtant promis que "le groupe "Guest" ferait la première partie" (sic!!!). Quelle ne fut donc pas ma surprise quand, à 20h20, les musiciens qui entrent entourent l'idole... Catherine Ringer vient proposer une "mixture des chansons des Rita Mitsouko avec celles de l'album Ring'n'Roll". Le public, diversifié et relativement âgé, est déjà conquis devant cette femme dynamique au charisme indéfinissable qui justifierait à n'importe qui la pérennité de son succès. Les chansons de Ring'n'Roll, ré-instrumentées juste à point, alternent donc avec des chansons plus anciennes, le tout dans un son cohérent, un peu acoustique, un peu rock. La voix est profonde, claire, toujours juste. Catherine Ringer fait preuve d'une aisance scénique peu commune, qui rayonne sur ses musiciens enchantés (particulièrement le jeune Raoul Chichin, qui semble parfois oublier que le concert n'est pas le sien...).
Le concert est assez similaire à celui qu'elle avait donné à la Boule Noire à Paris au printemps, avant la sortie de l'album, et c'est d'autant plus agréable de le redécouvrir maintenant que les chansons sont connues. Le plaisir de retrouver "Andy" et "C'est comme ça" est inchangé... et certaines nouvelles chansons apparaissent faites pour la scène, comme "Got It Sweet" ou "Si un Jour". L'hommage à Fred Chichin est rendu seule, sur le bouleversant "Mahler", mais Catherine ne se sentira pas obligée de chanter les éternels "Marcia Baila" ou "Les Histoires d'A." ... Si le spectacle accuse un petit coup de mou au milieu, il est porté par un début dynamique et surtout une fin explosive, et l'ensemble est cohérent, mélodique, maîtrisé et beau.
Bon. Moi, je trouve ça quand même pas mal : presque six mois que je tiens ce blog, et je n'ai presque jamais parlé de Zazie jusqu'à aujourd'hui. Pour les nouveaux arrivants (deux ou trois à tout casser), pré-requis : ceci était mon onzième concert de Zazie, et le troisième pour cette tournée de l'album "7". Mais je me soigne. La preuve.
Pour cette tournée, Zazie a pris le parti d'une tournée très longue dans de petites salles, sans "ears" et avec proximité. Comme pour le Totem Tour, elle fait désormais la part belle aux anciennes chansons, avec notamment l'album "La Zizanie" (dix ans déjà...) très mis en avant sur cette tournée. Le Colisée est une chouette salle. L'entrée sur "Plus Fort", bien mieux maîtrisée que lors des premiers concerts à Lille, fait toujours son petit effet, surtout suivie par le fameux "FM Air" bourré de clins d’œil. Mais Zazie va vite se rendre compte que rien n'est gagné : entre les dix premiers rangs qui ne se lèveront jamais pendant les chansons, les employés de sécurité qui sont prêts à tacler quiconque commettrait l'affront d'aller danser dans les allées latérales et les membres du public qui hurlent après les gens debout, l'ambiance est extrêmement tendue à Roubaix...
La chanteuse fait pourtant tout ce qu'elle peut : elle ressort ses sempiternelles blagues, pimentées d'une ou deux nouvelles depuis la dernière fois, et sa setlist, efficace mais tristement inchangée depuis le mois de mai... Un manque d'audace peu méritoire. Cela dit, ceci n'est sans doute pas perceptible pour les membres moins obsessionnels du public que votre obligé. Et Zazie est en grande forme, danse, rigole, réagit aux commentaires du public... De plus, le son du Colisée est le plus impeccable que j'aie entendu. Chaque mot est distingué clairement (pourtant Dieu sait que Zazie ne possède pas la meilleure diction de la planète...), chaque instrument est entendu, les orchestrations sont ainsi écoutables dans les meilleurs conditions possibles, me faisant même parfois croire à des réinstrumentations, notamment sur "Le Jour J", nettement moins insupportable ainsi. Peut-être face au manque de réaction du public, Zazie sacrifiera "Je vous aime", où la participation du public est requise. Et c'est ainsi que le concert aura peine à décoller, aussi par faute à l'agencement des chansons (ne PAS mettre "Avant l'amour" juste après "Rodéo"...!), mais surtout à cause du plus mauvais public que j'aie vu pour un concert de Zazie... voire pour un concert tout court.
De mon côté, j'ai donc trouvé Zazie décontractée et à l'aise. Certaines chansons comme "Amazone" et "Poupées Zarbie" justifient à mes yeux le prix du billet, et des moments comme "Trois Petits Tours", "Oui" dans le public et "Tout le Monde" avec deux membres du public qui tiennent les perches à son sont symptomatiques de la générosité particulière de Zazie. Mais revoir Zazie une énième fois m'a donné l'impression de recroiser une vielle copine qui habite loin et avec qui on se sent obligé d'aller boire un verre quand elle remonte dans le Nord : elle n'a pas trop changé, et pourtant on a de moins en moins de choses en commun...
(Ces vidéos ne viennent donc pas de Roubaix. A Roubaix, les gens ne tapaient pas dans les mains, c'est que c'est fatigant. Merci à Mayuinne.)
Camille @ Sébastopol, Lille, 16 novembre 2011
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| Un aperçu à voir impérativement !... |
Le ton est donné. Camille débute la première partie de son spectacle, celle où elle interprètera toutes les chansons de son dernier album, "Ilo Veyou". Elle est vêtue d'une large toge orange, ses musiciens-choristes sont munis de casques dotés de micros, et une grande ampoule pend au milieu de la scène. Ce sera presque le seul éclairage pour cette partie intimiste. Dans une mise en scène par Robyn Orlin, Camille va imprimer divers mouvements chorégraphiés à cette lumière, dessinant avec précision des jeux d'ombre impressionnants sur le fond de scène. Selon les chansons, l'ombre de Camille apparaît minuscule, monstrueuse, floue, majestueuse ou changeante. Les morceaux s'enchaînent, d'abord selon une alternance chanson gaie/chanson triste un peu scolaire, puis avec beaucoup plus de malice. Les orchestrations sont le plus souvent similaires à la note près à celles de l'album, mais le talent considérable de la chanteuse et la présence des musiciens permet aussi de donner une autre couleur à certaines chansons, dont "Allez allez allez", délicieuse en live, là où elle était fatigante en studio. Pour les autres, les émotions sont évidemment amplifiées par le live. Concentrée, précise, Camille use de sa voix et de son sens du rythme avec une aisance et une maîtrise extraordinaires. Elle ne se permet que la fantaisie de "La France", qui signe le retour de son personnage fétiche Yvette, qui enflamme la salle et qui invite des spectateurs sur scène. Puis, le spectacle reprend avec des chansons presque a-capella d'une émotion sans pareille, qui passent à toute vitesse jusqu'au fermer de rideau.
Le mot "Entracte" est projeté sur les rideaux du théâtre Sébastopol. Mais Camille et son groupe apparaissent rapidement en avant-scène, et la chanteuse dit "Tant pis pour ceux qui sont partis aux cabinets... parce que nous on va distribuer des bonbons !". Et faire faire des pompes aux musiciens lorsqu'ils ne réussissent pas les pas de danse classique imposés par la leadeuse juste pour rire, nous demander quelles chansons nous voulons pour la deuxième partie et nous faire chanter "Joyeux anniversaire" à une heureuse spectatrice.
Un autre monde : la sobriété magnifique de la première partie laisse la place à une fraîcheur spontanée qui va s'exprimer dans la deuxième partie. Celle-ci comporte les plus grands succès de Camille, cette fois ré-instrumentés avec soin et goût pour l'occasion, ainsi qu'un certain nombre d'inédites que le public reprendra en chœur, même les plus insolites. Enfin, Camille invite Jeanne Cherhal à descendre chanter un duo avec elle, et nous offre une dernière reprise, laissant les spectateurs rentrer enchantés après un véritable spectacle, où Camille a su une nouvelle fois se renouveler, dépasser les attentes de tout le monde, prouver l'étendue de son talent vocal et musical, réussir le pari de scinder son concert en deux parties opposées, et trouver la juste limite entre l'intime et le spectaculaire.
Catherine Ringer @ Aéronef, Lille, 22 novembre 2011
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| Le concert en intégralité sur Arte ! |
Le concert est assez similaire à celui qu'elle avait donné à la Boule Noire à Paris au printemps, avant la sortie de l'album, et c'est d'autant plus agréable de le redécouvrir maintenant que les chansons sont connues. Le plaisir de retrouver "Andy" et "C'est comme ça" est inchangé... et certaines nouvelles chansons apparaissent faites pour la scène, comme "Got It Sweet" ou "Si un Jour". L'hommage à Fred Chichin est rendu seule, sur le bouleversant "Mahler", mais Catherine ne se sentira pas obligée de chanter les éternels "Marcia Baila" ou "Les Histoires d'A." ... Si le spectacle accuse un petit coup de mou au milieu, il est porté par un début dynamique et surtout une fin explosive, et l'ensemble est cohérent, mélodique, maîtrisé et beau.
Zazie @ Colisée, Roubaix, 23 novembre 2011
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| mazazietestropbelle |
Pour cette tournée, Zazie a pris le parti d'une tournée très longue dans de petites salles, sans "ears" et avec proximité. Comme pour le Totem Tour, elle fait désormais la part belle aux anciennes chansons, avec notamment l'album "La Zizanie" (dix ans déjà...) très mis en avant sur cette tournée. Le Colisée est une chouette salle. L'entrée sur "Plus Fort", bien mieux maîtrisée que lors des premiers concerts à Lille, fait toujours son petit effet, surtout suivie par le fameux "FM Air" bourré de clins d’œil. Mais Zazie va vite se rendre compte que rien n'est gagné : entre les dix premiers rangs qui ne se lèveront jamais pendant les chansons, les employés de sécurité qui sont prêts à tacler quiconque commettrait l'affront d'aller danser dans les allées latérales et les membres du public qui hurlent après les gens debout, l'ambiance est extrêmement tendue à Roubaix...
La chanteuse fait pourtant tout ce qu'elle peut : elle ressort ses sempiternelles blagues, pimentées d'une ou deux nouvelles depuis la dernière fois, et sa setlist, efficace mais tristement inchangée depuis le mois de mai... Un manque d'audace peu méritoire. Cela dit, ceci n'est sans doute pas perceptible pour les membres moins obsessionnels du public que votre obligé. Et Zazie est en grande forme, danse, rigole, réagit aux commentaires du public... De plus, le son du Colisée est le plus impeccable que j'aie entendu. Chaque mot est distingué clairement (pourtant Dieu sait que Zazie ne possède pas la meilleure diction de la planète...), chaque instrument est entendu, les orchestrations sont ainsi écoutables dans les meilleurs conditions possibles, me faisant même parfois croire à des réinstrumentations, notamment sur "Le Jour J", nettement moins insupportable ainsi. Peut-être face au manque de réaction du public, Zazie sacrifiera "Je vous aime", où la participation du public est requise. Et c'est ainsi que le concert aura peine à décoller, aussi par faute à l'agencement des chansons (ne PAS mettre "Avant l'amour" juste après "Rodéo"...!), mais surtout à cause du plus mauvais public que j'aie vu pour un concert de Zazie... voire pour un concert tout court.
De mon côté, j'ai donc trouvé Zazie décontractée et à l'aise. Certaines chansons comme "Amazone" et "Poupées Zarbie" justifient à mes yeux le prix du billet, et des moments comme "Trois Petits Tours", "Oui" dans le public et "Tout le Monde" avec deux membres du public qui tiennent les perches à son sont symptomatiques de la générosité particulière de Zazie. Mais revoir Zazie une énième fois m'a donné l'impression de recroiser une vielle copine qui habite loin et avec qui on se sent obligé d'aller boire un verre quand elle remonte dans le Nord : elle n'a pas trop changé, et pourtant on a de moins en moins de choses en commun...
(Ces vidéos ne viennent donc pas de Roubaix. A Roubaix, les gens ne tapaient pas dans les mains, c'est que c'est fatigant. Merci à Mayuinne.)
mercredi 30 novembre 2011
Ce que l'on écoutait en Novembre 2011, à usage de nos descendants
Ouf, j'ai quand même, non sans mal, poursuivi cette récente tradition...
Du très bon rock. Metric pose une musique rythmée, travaillée et intelligente, qui revient incessamment à un fond rock'n'roll dansant tout en installant des mélodies tendres sur des paroles poétiques. C'est ainsi que le groupe alterne avec joie entre les morceaux les plus dynamiques, tels que l'indétrônable "Dead Disco" ou l'acidulé "Succexy", et des morceaux hypnotiques d'une grande émotion, comme l'indescriptible "Calculation Theme" ou la douce conclusion "Love is a Place". Le groupe rappelle The Cardigans : la voix est à la fois grave et claire, sobre et efficace, pendant que l'instrumentation, élégamment rock et discrètement électro, construit des morceaux riches, intimes et brillants, aux paroles entêtantes ("On a Slow Night", "Hustle Rose"). Les chansons se décomposent en parties qui s'enchaînent sans peine dans des transitions les distinguant sonorement de ce qui se fait habituellement et amenant l'auditeur à une attention constante et récompensée par des airs magnifiques. Une vraie réussite pour un groupe inventif.
Oui bon d'accord ok je me répète... Mais ce mois-ci, à défaut d'écouter le nouvel album, j'ai préféré rester dans la veine de l'ancien en découvrant les "B-Sides" de "Lungs", réunies dans un volume iTunes. Évidemment, l'ensemble s'en retrouve éminemment hétérogène et il est difficile de considérer le tout comme un projet cohérent, puisque ça n'en a jamais été l'intention. Les quelques remixes ("You've got the Dirtee Love" et le Yeasayer Remix de "Dog Days are Over") sont certes moins intéressants que les morceaux originaux, mais savent se les réapproprier pour les emmener dans un genre tout à fait différent. En ce qui concerne les nouvelles chansons, elles s'orientent volontiers vers un versant plus acoustique ("Addicted to Love", "Falling", "Bird Song") ou plus sobre ("Swimming", "Heavy in Your Arms"). On retrouve néanmoins la patte caractéristique de Florence and the Machine dans ces pistes oubliées et certainement transitoires vers le second album, souvent décrit comme plus sombre et moins délirant dans les articles et par Florence Welch elle-même. Ainsi, c'est avec joie que l'on goûte à nouveau à la puissance de la voix, au génie des transitions et à la richesse, cette fois plus simple, de l'instrumentation.
Ou comment l'on comprend pourquoi une idole est une idole. PJ Harvey a une voix indéfinissable, rocailleuse, profonde et puissante, qu'elle module sur des rythmes parfaitement adaptés. L'instrumentation semble manier avec grâce plusieurs influences hétéroclites pour créer quelque chose de nouveau, à la fois sombre et fascinant. Chaque morceau est savoureux, et semble enregistré dans une urgence douloureuse, qui le rend à chaque fois puissamment émouvant. Des titres comme "The Whores Hustle and the Hustlers Whore" ou "You Said Something" touchent et font vibrer par leur seule musique, sans que l'on ne comprenne pourquoi, si ce n'est par le talent génial de PJ Harvey. Si certains sont moins accessibles, les morceaux réussissent souvent l'exploit de sembler à la fois intimes et tubesques, comme "This Is Love" ou "Big Exit". Et pour sublimer le tout, comme si ce n'était pas assez, elle se paie le luxe d'un duo avec le divin Thom Yorke sur "This Mess We're In"...
Il fallait bien que j'y passe, moi aussi... Alors j'ai essayé. La chanteuse à la voix de diva qui fait chavirer les cœurs et les charts depuis quelque temps déjà est en effet fort convaincante. Cette voix de reine africaine du gospel ne cesse pas de surprendre, et les arrangements jazzy qui l'accompagnent sont agréables. Les tubes sont d'une efficacité indéniable : "Rolling in the Deep," "Someone Like You" et "Set Fire to the Rain" méritent leur succès tant acclamé. A côté d'eux, certains titres sortent aussi du lot, comme par exemple "Rumour Has It", qui sera le prochain single d'ailleurs... Cependant, beaucoup des autres morceaux sont beaucoup moins marquants et forment un ensemble homogène agréable mais peu frappant. L'album en lui-même arbore ainsi une cohérence sympathique mais ne relève pas encore, dans son ensemble, du génie, la faute à un repos un peu trop fréquent sur l'efficacité de la voix et le manque de recherche dans l'instrumentation.
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| Metric - "Old World Underground, Where Are You Now ?" |
Du très bon rock. Metric pose une musique rythmée, travaillée et intelligente, qui revient incessamment à un fond rock'n'roll dansant tout en installant des mélodies tendres sur des paroles poétiques. C'est ainsi que le groupe alterne avec joie entre les morceaux les plus dynamiques, tels que l'indétrônable "Dead Disco" ou l'acidulé "Succexy", et des morceaux hypnotiques d'une grande émotion, comme l'indescriptible "Calculation Theme" ou la douce conclusion "Love is a Place". Le groupe rappelle The Cardigans : la voix est à la fois grave et claire, sobre et efficace, pendant que l'instrumentation, élégamment rock et discrètement électro, construit des morceaux riches, intimes et brillants, aux paroles entêtantes ("On a Slow Night", "Hustle Rose"). Les chansons se décomposent en parties qui s'enchaînent sans peine dans des transitions les distinguant sonorement de ce qui se fait habituellement et amenant l'auditeur à une attention constante et récompensée par des airs magnifiques. Une vraie réussite pour un groupe inventif.
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| Florence + the Machine - "The B-Sides Lungs" |
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| PJ Harvey - "Stories From the City, Stories From the Sea" |
Ou comment l'on comprend pourquoi une idole est une idole. PJ Harvey a une voix indéfinissable, rocailleuse, profonde et puissante, qu'elle module sur des rythmes parfaitement adaptés. L'instrumentation semble manier avec grâce plusieurs influences hétéroclites pour créer quelque chose de nouveau, à la fois sombre et fascinant. Chaque morceau est savoureux, et semble enregistré dans une urgence douloureuse, qui le rend à chaque fois puissamment émouvant. Des titres comme "The Whores Hustle and the Hustlers Whore" ou "You Said Something" touchent et font vibrer par leur seule musique, sans que l'on ne comprenne pourquoi, si ce n'est par le talent génial de PJ Harvey. Si certains sont moins accessibles, les morceaux réussissent souvent l'exploit de sembler à la fois intimes et tubesques, comme "This Is Love" ou "Big Exit". Et pour sublimer le tout, comme si ce n'était pas assez, elle se paie le luxe d'un duo avec le divin Thom Yorke sur "This Mess We're In"...
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| Adele - "21" |
mardi 29 novembre 2011
"Sleeping Beauty", Julia Leigh
Le film a fait parler de lui rapport à sa censure récente : "Interdit aux moins de seize ans"... Je ne pense pas que ce soit à moi de revenir sur la polémique, bien qu'elle soit fondée tant les censeurs semblent ne pas du tout avoir compris le film (comme l'article du Libé de ce week-end le résume bien, entre deux parties erronées et soporifiques) (plus fort que le PIFBP, le PIFBP qui critique les lectures des PIFBP). Il ne m'appartient que d'aller, comme l'affiche corrigée le suggère, "me faire mon propre avis", en allant voir le film - et en vous en rendant compte. (Oui je suis comme ça moi.)
Comme vous le savez peut-être, "Sleeping Beauty" raconte l'histoire étrange d'une jeune fille qui, pour se faire de l'argent, accepte une prostitution particulière : elle boira un puissant somnifère, permettant aux clients de la prestigieuse agence d'abuser comme ils le souhaitent de son corps endormi - aux conditions de ne jamais la pénétrer ni de laisser de traces de leur passage. C'est Emily Browning qui interprète, avec beaucoup de justesse, ce rôle difficile d'une femme à la dérive. Ses problèmes d'argent sont subtilement soulignés : elle a plusieurs emplois, se livre à des expériences médicales comme dans l'anxiogène scène d'ouverture mais doit tout de même frauder pour prendre le métro afin d'aller à son entretien d'embauche. A côté de cela, elle présente un rapport aux autres très particulier : évitant de payer le loyer à ses colocataires, elle préfère sortir toute la nuit dans des boîtes branchées, prendre des drogues diverses et coucher avec le premier venu, avant de venir boire de la vodka avec un ami suicidaire.
Le climat est posé : anxiogène, malsain à souhait, pervers et répugnant. Eros et Thanatos unis dans leurs pires travers. L'histoire semble tronquée : aucune piste n'est donnée au spectateur pour comprendre les liens entre les personnages ou le passé qu'ils amènent avec eux. Ce n'est qu'en s'accrochant au cours du récit que le strict minimum nous sera distillé, à mesure que la nudité de Lucy sera progressivement révélée jusqu'à la frontalité totale devant son corps blanc et échoué, souligné par un silence quasi-constant. C'est un réel travail de compréhension qui est exigé de la part du public, qui pourrait y répugner tant la tâche semble être rendue volontairement plus ardue que de raison... Néanmoins, en jouant le jeu, le rassemblement des éléments procure quelque plaisir, notamment dans la relation entre Lucy et Birdmann : même si on n'en saura jamais tout, il faudra s'en contenter et ainsi, apprendre à se concentrer sur l'essentiel du récit, comme Leigh l'impose.
C'est donc avec un soin obsessionnel que la cinéaste cisèle son premier film. C'est évident à toute seconde : chaque plan obéit à de strictes règles de symétrie classique et d'accord des couleurs. Cette véritable compulsion à la recherche de la perfection esthétique engendre donc des tableaux d'une fine beauté, mais révèle également une volonté de trop bien faire, digne d'un premier film, et qui en gâche parfois l'intention. Cela dit, on notera tout de même des passages d'une rare qualité, notamment de longues scènes réalisées en plan-séquence sans coupure avec une seule caméra fixe, qui ne fait que mettre davantage en valeur les performances de Rachael Blake et Peter Carroll. Le tout résonne avec la beauté lascive et vulnérable de Lucy, sans cesse violée dans les quelques passages exhibés d'une violence physique et morale assumée, lorsque Lucy est profondément endormie. La perversité humaine est mise en lumière plus que jamais, après une dégoûtante mise en bouche lors des premiers emplois de Lucy en tant que serveuse dans des soirées huppées et dégradantes.
Le rapport au corps est rappelé sans cesse, à chaque scène, dans ses éructations, ses miasmes et sa beauté. Mais très vite, on s'interroge sur le fond de la réflexion : est-il à la hauteur de la forme et du soin maladif avec lequel elle a été réalisée ? Quel est le message, s'il en est un, du film ? Ou seulement sa signification, son but ? Julia Leigh manque de clarté : si elle laisse le choix au spectateur d'interpréter son oeuvre comme le simple portrait d'une femme perdue ou comme une réflexion métaphysique sur la nature humaine, est-ce par délicatesse ou par ignorance ? Elle-même ne semble pas toujours le savoir.
Comme vous le savez peut-être, "Sleeping Beauty" raconte l'histoire étrange d'une jeune fille qui, pour se faire de l'argent, accepte une prostitution particulière : elle boira un puissant somnifère, permettant aux clients de la prestigieuse agence d'abuser comme ils le souhaitent de son corps endormi - aux conditions de ne jamais la pénétrer ni de laisser de traces de leur passage. C'est Emily Browning qui interprète, avec beaucoup de justesse, ce rôle difficile d'une femme à la dérive. Ses problèmes d'argent sont subtilement soulignés : elle a plusieurs emplois, se livre à des expériences médicales comme dans l'anxiogène scène d'ouverture mais doit tout de même frauder pour prendre le métro afin d'aller à son entretien d'embauche. A côté de cela, elle présente un rapport aux autres très particulier : évitant de payer le loyer à ses colocataires, elle préfère sortir toute la nuit dans des boîtes branchées, prendre des drogues diverses et coucher avec le premier venu, avant de venir boire de la vodka avec un ami suicidaire.
Le climat est posé : anxiogène, malsain à souhait, pervers et répugnant. Eros et Thanatos unis dans leurs pires travers. L'histoire semble tronquée : aucune piste n'est donnée au spectateur pour comprendre les liens entre les personnages ou le passé qu'ils amènent avec eux. Ce n'est qu'en s'accrochant au cours du récit que le strict minimum nous sera distillé, à mesure que la nudité de Lucy sera progressivement révélée jusqu'à la frontalité totale devant son corps blanc et échoué, souligné par un silence quasi-constant. C'est un réel travail de compréhension qui est exigé de la part du public, qui pourrait y répugner tant la tâche semble être rendue volontairement plus ardue que de raison... Néanmoins, en jouant le jeu, le rassemblement des éléments procure quelque plaisir, notamment dans la relation entre Lucy et Birdmann : même si on n'en saura jamais tout, il faudra s'en contenter et ainsi, apprendre à se concentrer sur l'essentiel du récit, comme Leigh l'impose.
C'est donc avec un soin obsessionnel que la cinéaste cisèle son premier film. C'est évident à toute seconde : chaque plan obéit à de strictes règles de symétrie classique et d'accord des couleurs. Cette véritable compulsion à la recherche de la perfection esthétique engendre donc des tableaux d'une fine beauté, mais révèle également une volonté de trop bien faire, digne d'un premier film, et qui en gâche parfois l'intention. Cela dit, on notera tout de même des passages d'une rare qualité, notamment de longues scènes réalisées en plan-séquence sans coupure avec une seule caméra fixe, qui ne fait que mettre davantage en valeur les performances de Rachael Blake et Peter Carroll. Le tout résonne avec la beauté lascive et vulnérable de Lucy, sans cesse violée dans les quelques passages exhibés d'une violence physique et morale assumée, lorsque Lucy est profondément endormie. La perversité humaine est mise en lumière plus que jamais, après une dégoûtante mise en bouche lors des premiers emplois de Lucy en tant que serveuse dans des soirées huppées et dégradantes.
Le rapport au corps est rappelé sans cesse, à chaque scène, dans ses éructations, ses miasmes et sa beauté. Mais très vite, on s'interroge sur le fond de la réflexion : est-il à la hauteur de la forme et du soin maladif avec lequel elle a été réalisée ? Quel est le message, s'il en est un, du film ? Ou seulement sa signification, son but ? Julia Leigh manque de clarté : si elle laisse le choix au spectateur d'interpréter son oeuvre comme le simple portrait d'une femme perdue ou comme une réflexion métaphysique sur la nature humaine, est-ce par délicatesse ou par ignorance ? Elle-même ne semble pas toujours le savoir.
lundi 28 novembre 2011
"Toutes Nos Envies", Philippe Lioret
Eh oui me revoilà... Vous ne pensiez tout de même pas que j'allais vous abandonner ? Tant de matraquage publicitaire, de plébiscite pour votre fidélité, d'ingéniosité dans l'écriture et l'élaboration afin de vous rendre aussi dépendants que vous l'êtes aujourd'hui, et je vous laisserais seuls, affamés, en manque ? Allons bon. Vous me connaissez désormais assez pour savoir que je ne suis pas comme ça, moi. Bon. C'est juste qu'après savants calculs, j'ai réalisé que je menais en fait neuf vies. Un peu comme les chats, mais plus, et tout en même temps. Et le blog ne fait partie que de l'une d'entre elles. En attendant je sauve des vies moi Madame ! Je suis un Dokeuteur, un Externe, le Bas de la Chaîne Alimentaire, sans moi et ma capacité hors-pair à m'assoir dans un coin, c'est tout le CHR qui ne peut pas tourner. Alors vous comprenez bien que dans de telles conditions, vous êtes bien mignons, mais il y a plus urgent. Mais revenons donc à nos moutons, voulez-vous. Vous êtes épuisants à ne penser qu'à vous, ici on parle de cinéma, sapristi (si je puis me permettre) (et d'ailleurs je le puis étant donné que c'est chez moi ici. Arrêtez toute cette familiarité c'est épuisant je vous dis!). (BON JE PLAISANTE JE VOUS AIME REVENEZ SUR MON BLOG JE SUIS DÉSOLÉ DE VOUS AVOIR LAISSÉS NE PARTEZ PAS!)
Ahem, ahem. Je disais donc.
Je suis parvenu à m'extirper des obligations des huit autres vies suffisamment longtemps pour quelques séances de cinéma ce mois-ci. Celle dont je vais vous parler aujourd'hui est, comme vous le savez si vous n'avez pas perdu vos habitudes futées de lecteur avide qui pense à lire les titres, "Toutes nos envies". C'est un film de Philippe Lioret, mais ça, je ne l'ai su qu'à la fin, lors du générique. Cela m'a fait bizarre, moi qui avais été tant bouleversé par "Je vais bien, ne t'en fais pas" à l'époque. Cette fois, on parle de la maladie (encore une tumeur au cerveau, je propose de l'élire Maladie Cinématographique de l'Année après ça et ça) : Marie Gillain interprète une jeune juge qui tombe gravement malade et décide de préparer discrètement son grand départ en réglant ses affaires familiales et professionnelles, qui finalement se rejoignent, en puisant sa force dans une relation qu'elle développe avec un juge âgé et aigri.
Le premier attrait du film réside dans cette relation, parfaitement dépeinte grâce à des acteurs compétents : Vincent Lindon livre une performance des plus impeccables, tissant un personnage au juste milieu entre le brut et le sensible, tandis que Marie Gillain s'oriente vers une spontanéité sincère, parfois maladroite mais toujours étonnamment juste. Son allure fragile à la Charlotte Gainsbourg lui confère un avantage conséquent pour le rôle, pour lequel elle a été choisie à merveille. C'est donc une relation entre un homme et une femme qui est ici décrite : et le film évite le grand écueil qui le menaçait, en ne caractérisant jamais cette relation. Elle ne tombera jamais dans une définition trop simple, préférant montrer un lien indicible, au-delà des conventions sociales. Un choix salvateur tant une autre direction aurait sans nul doute gâché le film. Ici, on ne retient au contraire que la sincérité, la simplicité et la beauté de l'union sobre entre deux êtres perdus.
Le film repose également sur un scénario assez bien ficelé, puisqu'il alterne avec aisance entre les différents aspects de la vie de Claire : le penchant professionnel puisqu'elle se bat, avec l'aide de Stéphane, contre le surendettement, avec une retombée bientôt nationale de son affaire, et le penchant personnel, car cette affaire juridique devient rapidement plus intime. C'est sans pathos que Claire va cacher sa maladie à tout le monde et se préparer lentement à partir. Dans ce portrait d'une femme forte et décidée, les moments où sa tristesse et sa faiblesse ressurgissent n'en sont que plus frappants, voire déchirants, notamment lorsqu'elle organise quelque peu le renouveau de la vie de son mari (mention spéciale au fort mignon Yannick Renier) après son décès imminent. En face, le juridique est traité avec clarté et de manière intéressante, toujours en écho avec les vies de Claire et Stéphane, dans leur combat pour sauver Céline, interprétée par Amandine Dewasmes dont le jeu manque parfois un peu de nuance. La résolution de ces histoires ne sera pas des plus surprenantes, mais sera assez juste.
Tout comme "Je vais bien, ne t'en fais pas", "Toutes nos envies" bénéficie donc d'un scénario simple mais cruellement efficace, d'un sujet fort et de dialogues émouvants, mais souffre aussi des quelques défauts de Philippe Lioret. En effet, la réalisation témoigne d'une simplicité souvent outrancière, voire parfois maladroite, quand des gros plans se voulant anxiogènes se révèlent inefficaces. La photographie, toujours un peu froide, laisse un souvenir plutôt dilué des images du film. Fort heureusement, ce manque de style, en vertu de sa simplicité même, a pour avantage de ne pas trop se faire remarquer, et donc de ne pas trop entraver le film. On regrettera simplement l'absence de prise de risque ou d'originalité à ce niveau, qui a le malheur de teinter l'ensemble du métrage avec des airs de téléfilm, en retentissant sur les autres aspects de la production...
Au total, Philippe Lioret offre une œuvre touchante, juste, un peu dure mais jamais cruelle, avec un scénario qui, bien que sans trop de surprises, sait éviter les pièges, et porté par les deux acteurs principaux, brillamment castés. Malheureusement, une réalisation trop banale peine à élever le film au-delà du "bon mélo français".
Ahem, ahem. Je disais donc.
Je suis parvenu à m'extirper des obligations des huit autres vies suffisamment longtemps pour quelques séances de cinéma ce mois-ci. Celle dont je vais vous parler aujourd'hui est, comme vous le savez si vous n'avez pas perdu vos habitudes futées de lecteur avide qui pense à lire les titres, "Toutes nos envies". C'est un film de Philippe Lioret, mais ça, je ne l'ai su qu'à la fin, lors du générique. Cela m'a fait bizarre, moi qui avais été tant bouleversé par "Je vais bien, ne t'en fais pas" à l'époque. Cette fois, on parle de la maladie (encore une tumeur au cerveau, je propose de l'élire Maladie Cinématographique de l'Année après ça et ça) : Marie Gillain interprète une jeune juge qui tombe gravement malade et décide de préparer discrètement son grand départ en réglant ses affaires familiales et professionnelles, qui finalement se rejoignent, en puisant sa force dans une relation qu'elle développe avec un juge âgé et aigri.
Le premier attrait du film réside dans cette relation, parfaitement dépeinte grâce à des acteurs compétents : Vincent Lindon livre une performance des plus impeccables, tissant un personnage au juste milieu entre le brut et le sensible, tandis que Marie Gillain s'oriente vers une spontanéité sincère, parfois maladroite mais toujours étonnamment juste. Son allure fragile à la Charlotte Gainsbourg lui confère un avantage conséquent pour le rôle, pour lequel elle a été choisie à merveille. C'est donc une relation entre un homme et une femme qui est ici décrite : et le film évite le grand écueil qui le menaçait, en ne caractérisant jamais cette relation. Elle ne tombera jamais dans une définition trop simple, préférant montrer un lien indicible, au-delà des conventions sociales. Un choix salvateur tant une autre direction aurait sans nul doute gâché le film. Ici, on ne retient au contraire que la sincérité, la simplicité et la beauté de l'union sobre entre deux êtres perdus.
Le film repose également sur un scénario assez bien ficelé, puisqu'il alterne avec aisance entre les différents aspects de la vie de Claire : le penchant professionnel puisqu'elle se bat, avec l'aide de Stéphane, contre le surendettement, avec une retombée bientôt nationale de son affaire, et le penchant personnel, car cette affaire juridique devient rapidement plus intime. C'est sans pathos que Claire va cacher sa maladie à tout le monde et se préparer lentement à partir. Dans ce portrait d'une femme forte et décidée, les moments où sa tristesse et sa faiblesse ressurgissent n'en sont que plus frappants, voire déchirants, notamment lorsqu'elle organise quelque peu le renouveau de la vie de son mari (mention spéciale au fort mignon Yannick Renier) après son décès imminent. En face, le juridique est traité avec clarté et de manière intéressante, toujours en écho avec les vies de Claire et Stéphane, dans leur combat pour sauver Céline, interprétée par Amandine Dewasmes dont le jeu manque parfois un peu de nuance. La résolution de ces histoires ne sera pas des plus surprenantes, mais sera assez juste.
Tout comme "Je vais bien, ne t'en fais pas", "Toutes nos envies" bénéficie donc d'un scénario simple mais cruellement efficace, d'un sujet fort et de dialogues émouvants, mais souffre aussi des quelques défauts de Philippe Lioret. En effet, la réalisation témoigne d'une simplicité souvent outrancière, voire parfois maladroite, quand des gros plans se voulant anxiogènes se révèlent inefficaces. La photographie, toujours un peu froide, laisse un souvenir plutôt dilué des images du film. Fort heureusement, ce manque de style, en vertu de sa simplicité même, a pour avantage de ne pas trop se faire remarquer, et donc de ne pas trop entraver le film. On regrettera simplement l'absence de prise de risque ou d'originalité à ce niveau, qui a le malheur de teinter l'ensemble du métrage avec des airs de téléfilm, en retentissant sur les autres aspects de la production...
Au total, Philippe Lioret offre une œuvre touchante, juste, un peu dure mais jamais cruelle, avec un scénario qui, bien que sans trop de surprises, sait éviter les pièges, et porté par les deux acteurs principaux, brillamment castés. Malheureusement, une réalisation trop banale peine à élever le film au-delà du "bon mélo français".
mardi 1 novembre 2011
"The Artist", Michel Hazanavicius
Je déteste Jean Dujardin. Voilà, c'est dit. Je le trouve violemment prétentieux. Bon, je vous l'accorde, je ne le connais pas - mais c'est là l'image peu pardonnable qu'il a toujours fait ressortir à mes yeux. C'est pourquoi j'hésitais à aller voir "The Artist", la perspective de regarder une heure et demie de Jean Dujardin en train d'être Jean Dujardin ne m'enchantant guère. Mais en vertu de ma récente grande histoire de réconciliations successives, et du fait que je sais désormais comme je suis une référence pour vous et qu'ainsi, je ne pouvais vous laisser dans l'obscurité quant à ce film qui s'impose comme un des films du moment ; je me suis fait violence. Je suis comme ça, moi. Et donc je suis allé voir ce film - en charmante compagnie, de surcroît.
Je ne m'appesantirai guère - les critiques l'ont suffisamment fait - sur le pari que représentait ce film. Le simple fait que l'on se retrouve tout de même dans une salle de cinéma quasiment pleine, en 2011, devant un film muet (en version originale cela dit, remarque faite par charmante compagnie (cf. plus haut)), et qu'en plus, cela fonctionne, en témoigne bien assez. C'est pourtant au-delà que les vraies ambitions du film naissent et le rendent intéressant. En effet, on pouvait largement craindre que Hazanavicius se reposerait simplement sur son concept (c'est-à-dire, donc, pour ceux qui suivent, faire un film muet hollywoodien alors qu'on est en 2011 et, pire, en France) et délivrerait un récit sympathique mais qui s'arrêterait là. Non, le réel exploit a été d'éviter cet écueil pour pousser le film bien plus loin : c'est en fait une véritable réflexion sur le cinéma que l'on nous ouvre ici.
Déjà, le contexte : la mort cruelle, irréversible et soudaine du cinéma muet plonge le comédien le plus connu dans l'oubli profond. Les constats sur les envies du public sont pourtant (tristement) actuelles, et ce n'est pas seulement à cause de la crise financière de l'époque que cela résonne si bien... (A ce titre, le film rappelle le clip de "Chanson d'Amour" de Zazie. C'en est même assez drôle, j'y reviendrai.). C'est donc un personnage qui doit faire face à de violentes mutations sociales, artistiques et économiques ; et l'on peut y retrouver un certain intérêt historique. Mais le récit ne se conforte pas à cette seule période : par des moyens ingénieux, c'est un panoramique de l'histoire du cinéma qui est délivré avec soin et humour. Le film regorge de passages à la mise en scène intelligente et ludique faisant du film un film sur le cinéma : on passe de mise en abyme à double mise en abyme, on nous fournit des jeux de lumière, du cinéma d'ombres, des claquettes, des sons et des écrans. "The Artist" aurait pu s'appeler "The Art" tant il constitue un hommage au cinéma : des films dans le film, un comédien jouant un comédien, un film sur le film... Les niveaux de lecture sont nombreux et extrêmement intelligents, rappelant presque "2001 : A Space Odyssey" dans leur sujet de réflexion.
C'est ainsi que l'on se retrouve happé dans l'univers du film avec un sourire sur le visage et les oreilles grandes ouvertes. On est surpris par l'expressivité de la narration : beaucoup de dialogues n'ont pas besoin de surtitres pour qu'on les comprenne. Le début du récit, rythmé et amusant, gagne le public sans souci. Évidemment, la performance de Jean Dujardin est très bonne et témoigne d'un réel travail de documentation et d'investissement en amont, pour quoi l'acteur mérite le respect. (Rassurez-vous, je ne suis pas réconcilié avec lui, mais je lui suis devenu assez indifférent. Comme Louise Bourgoin.) Bérénice Bejo est un choix absolument impeccable pour son rôle et elle est magnifique. Les autres acteurs, notamment James Cromwell, achèvent un casting léché.
Mais si le film bénéficie des avantages du film muet, à savoir une candeur attachante mais réactualisée, il souffre aussi de ses inconvénients inhérents : ainsi, le récit n'offre aucune surprise. A la place, il enchaîne des clichés fatigants et des péripéties prévisibles dans une évolution inéluctable que l'on a déjà vue et revue cent fois. Les films muets étaient certes saturés de stéréotypes - mais ceux-ci n'en étaient guère à l'époque ! Aujourd'hui, Hazanavicius aurait dû avoir la présence d'esprit d'offrir un récit davantage dans son temps, ou plus fou, plus surprenant. Au contraire, ici, l'intrigue se décompose en deux parties dont la deuxième est longue à mourir, s'étire apparemment volontairement pour finir par devenir horriblement redondante (recours aux mêmes péripéties) et peu rythmée, à cause d'incessants retours en arrière sonnant comme du remplissage. Cela sera en partie rattrapé par la fin, qui n'est pas la plus prévisible qui soit, certes, mais peut-être la deuxième plus prévisible tout de même sur le podium.
C'est ainsi que si "The Artist" pêche par une histoire stéréotypée et même ennuyeuse, il marque surtout par son hommage amoureux et profond au cinéma, non content de faire adhérer son public au concept du film muet. T'as vu comment j'ai tout conclu ce que je viens de dire en une phrase, ouais, ouais, ça c'est l'effet cinéma muet.
L'histoire du clip est aussi complexe que celle du film...
C'est tout de même inquiétant.
Je ne m'appesantirai guère - les critiques l'ont suffisamment fait - sur le pari que représentait ce film. Le simple fait que l'on se retrouve tout de même dans une salle de cinéma quasiment pleine, en 2011, devant un film muet (en version originale cela dit, remarque faite par charmante compagnie (cf. plus haut)), et qu'en plus, cela fonctionne, en témoigne bien assez. C'est pourtant au-delà que les vraies ambitions du film naissent et le rendent intéressant. En effet, on pouvait largement craindre que Hazanavicius se reposerait simplement sur son concept (c'est-à-dire, donc, pour ceux qui suivent, faire un film muet hollywoodien alors qu'on est en 2011 et, pire, en France) et délivrerait un récit sympathique mais qui s'arrêterait là. Non, le réel exploit a été d'éviter cet écueil pour pousser le film bien plus loin : c'est en fait une véritable réflexion sur le cinéma que l'on nous ouvre ici.
Déjà, le contexte : la mort cruelle, irréversible et soudaine du cinéma muet plonge le comédien le plus connu dans l'oubli profond. Les constats sur les envies du public sont pourtant (tristement) actuelles, et ce n'est pas seulement à cause de la crise financière de l'époque que cela résonne si bien... (A ce titre, le film rappelle le clip de "Chanson d'Amour" de Zazie. C'en est même assez drôle, j'y reviendrai.). C'est donc un personnage qui doit faire face à de violentes mutations sociales, artistiques et économiques ; et l'on peut y retrouver un certain intérêt historique. Mais le récit ne se conforte pas à cette seule période : par des moyens ingénieux, c'est un panoramique de l'histoire du cinéma qui est délivré avec soin et humour. Le film regorge de passages à la mise en scène intelligente et ludique faisant du film un film sur le cinéma : on passe de mise en abyme à double mise en abyme, on nous fournit des jeux de lumière, du cinéma d'ombres, des claquettes, des sons et des écrans. "The Artist" aurait pu s'appeler "The Art" tant il constitue un hommage au cinéma : des films dans le film, un comédien jouant un comédien, un film sur le film... Les niveaux de lecture sont nombreux et extrêmement intelligents, rappelant presque "2001 : A Space Odyssey" dans leur sujet de réflexion.
C'est ainsi que l'on se retrouve happé dans l'univers du film avec un sourire sur le visage et les oreilles grandes ouvertes. On est surpris par l'expressivité de la narration : beaucoup de dialogues n'ont pas besoin de surtitres pour qu'on les comprenne. Le début du récit, rythmé et amusant, gagne le public sans souci. Évidemment, la performance de Jean Dujardin est très bonne et témoigne d'un réel travail de documentation et d'investissement en amont, pour quoi l'acteur mérite le respect. (Rassurez-vous, je ne suis pas réconcilié avec lui, mais je lui suis devenu assez indifférent. Comme Louise Bourgoin.) Bérénice Bejo est un choix absolument impeccable pour son rôle et elle est magnifique. Les autres acteurs, notamment James Cromwell, achèvent un casting léché.
Mais si le film bénéficie des avantages du film muet, à savoir une candeur attachante mais réactualisée, il souffre aussi de ses inconvénients inhérents : ainsi, le récit n'offre aucune surprise. A la place, il enchaîne des clichés fatigants et des péripéties prévisibles dans une évolution inéluctable que l'on a déjà vue et revue cent fois. Les films muets étaient certes saturés de stéréotypes - mais ceux-ci n'en étaient guère à l'époque ! Aujourd'hui, Hazanavicius aurait dû avoir la présence d'esprit d'offrir un récit davantage dans son temps, ou plus fou, plus surprenant. Au contraire, ici, l'intrigue se décompose en deux parties dont la deuxième est longue à mourir, s'étire apparemment volontairement pour finir par devenir horriblement redondante (recours aux mêmes péripéties) et peu rythmée, à cause d'incessants retours en arrière sonnant comme du remplissage. Cela sera en partie rattrapé par la fin, qui n'est pas la plus prévisible qui soit, certes, mais peut-être la deuxième plus prévisible tout de même sur le podium.
C'est ainsi que si "The Artist" pêche par une histoire stéréotypée et même ennuyeuse, il marque surtout par son hommage amoureux et profond au cinéma, non content de faire adhérer son public au concept du film muet. T'as vu comment j'ai tout conclu ce que je viens de dire en une phrase, ouais, ouais, ça c'est l'effet cinéma muet.
L'histoire du clip est aussi complexe que celle du film...
C'est tout de même inquiétant.
lundi 31 octobre 2011
Ce que l'on écoutait en Octobre 2011, à usage de nos descendants
Oui. Tout comme j'ai lancé cette passionnante tradition de la review feuilletonnante des séries de l'été à la rentrée (avec un article publié sur les quatre prévus : normal), j'inaugure celle-ci : un bilan musical en fin de mois. (Attendez-vous donc à ce que ce soit le seul article de ce genre.) N'est-ce pas ingénieux ? Allez, remettez-vous de la brillance de l'idée, je m'y mets. Le mois d'octobre a été très riche en pépites et en sorties en tout genre d'albums très attendus.
Feist offre une suite à son fabuleux album "The Reminder" (souvenez-vous : 1234, My Moon My Man, I Feel It All, Honey honey... et autres tubes riches et intelligents alternant avec des balades douces et travaillées). Lorsque j'avais vu Feist en concert pour sa tournée précédente, j'avais été marqué par son manque d'intérêt pour le spectaculaire : Feist est une artiste, elle n'en a clairement rien à carrer de faire "1234" avec des gros beats pour plaire aux fans occasionnels, elle préfère sans hésiter le travail musical pour offrir sur scène des réinterprétations ingénieuses et magnifiques.
C'est un peu dans la continuation de cette façon de penser que "Metals" se place. A la première écoute, il s'avère résolument homogène et un peu 'froid' : les mélodies sont jolies et semblent se répondre, se mélanger dans un disque cohérent et intimiste. C'est au fil des écoutes que les chansons s'individualisent : on apprend à aimer le thème cruel au rythme entêtant de l'introductive "The Bad In Each Other", à reprendre les chœurs du brillant "Graveyard" (futur single?), à danser aux cris tribaux de "A Commotion" et à vivre un moment de relaxation rarement égalée sur "Cicadas & Gulls". La fin de l'album, quant à elle, enchaîne le puissant "Comfort Me" et le merveilleux et tendre "Get It Wrong, Get It Right".
C'est alors que l'on peut vraiment réaliser le travail incroyable entrepris par Feist sur cet album : chaque chanson est profondément ciselée avec art. Les rythmes sont incroyables, le choix des instruments est discrètement génial, la voix est toujours aussi caractéristique et à l'aise. Les textes, de leur côté, comportent toujours cet élégant côté onirique, vague et beau. En réalité, c'est un album qui revisite la sobriété de "Let It Die" avec la richesse musicale de "The Reminder", et en devient un opus nouveau, grand, qui parvient à créer une atmosphère indéfinissable et profondément émouvante. Pour conclure, je paraphraserai Laurent Hoebrechts du site Focus Vif : "Le 4e album de Feist porte bien son nom : d'apparence froide, Metals laisse formidablement passer la chaleur."
Enfin ! Le dernier Björk, "Volta", date de 2007. Et, bon, entre nous, disons, pour être sympa, qu'il ne compte pas. Ainsi, pour le dernier vrai Björk, comprenez le dernier où elle imposait une fois de plus son génie avec un concept original, réussi et des chansons inégalables, il faut remonter à "Medulla" en 2004. Autant vous dire qu'on l'a attendu, le "Biophilia". Cet album, qui plus est, n'en est pas vraiment un : créé à partir d'instruments inédits façonnés pour l'occasion et en partie sur iPad, il a été conçu pour être écouté sur iPhone, où chaque chanson est sortie sous forme d'application où l'on avait l'occasion de retravailler nous-mêmes la musique de Björk. "Biophilia" est défini comme une œuvre aux confins de la musique, de la technologie et de la nature.
C'en est effectivement le thème récurrent : par des textes inventifs, Björk parvient à faire ce qu'elle fait le mieux en signant dix chansons qui traitent, selon le point de vue, de phénomènes naturels (de l'atome au cosmos) ou de relations humaines. Le gai "Virus" en est un bon exemple : la cellule appelle le virus à l'infecter, la femme appelle l'homme à l'aimer ; "Sacrifice" est une lettre ouverte de l'artiste aux hommes qu'elle appelle à respecter la planète comme une épouse qu'il ne faut plus maltraiter. Le jeu du double sens n'a jamais été tant exploité par Björk et lui permet de délivrer ses messages écologiques tout en permettant à l'auditeur d'y trouver autre chose, en exploitant cette fusion de l'homme et de la nature comme une relation amoureuse passionnelle.
"Biophilia" est donc un voyage à travers la nature : l'ambiance est posée, sombre, hypnotique. On pourra regretter, malgré la variété des instruments, une relative homogénéité froide de l'ensemble, même si c'est ce qui apporte la cohérence d'un album puissant qui peine néanmoins à être personnel. Ainsi, certains morceaux apparaissent résolument sombres, voire opaques ("Dark Matter", "Hollow") et, malgré une finesse du travail, restent quelque peu inaccessibles, en raison d'une ligne musicale pas toujours clairement définie. Mais quand les mélodies percent, elles sont à la fois grandement björkiennes ("Solstice" rappelle l'époque "Vespertine") et innovantes, rassemblant tout ce qu'elle a pu amasser dans ses albums précédents : "Mutual Core" ressemble à une version plus réussie et enfin maîtrisée de "Triumph of a Heart" ou "Earth Intruders", présentant un rythme chaotique mais suffisamment contrôlé - à l'inverse de la fin ratée de "Crystalline" qui en détruit l'ambiance pourtant spéciale. En résumé, ce que Björk avait ébauché (bâclé?) dans "Volta" trouve sa forme ici et devient magistral : "Thunderbolt" et son refrain inquiétant en sont le parfait exemple, un morceau puissant, à la fois anxiogène et salvateur, porté par une voix toujours plus maîtrisée et plus pure.
En cela, on peut dire que "Biophilia" est l'aboutissement du travail de Björk : elle innove, elle reprend ce qu'elle a appris, elle s'exprime enfin complètement sur le sujet qui l'a toujours fait vibrer davantage, tout en laissant au public le loisir de ne pas s'y enfermer, et c'est ainsi que, malgré quelques ratés, l'album est une réussite qui restitue Björk comme Déesse de la Musique. Rien que ça.
Qu'est-ce qu'elle pouvait encore bien nous inventer, Camille ? L'artiste est sans doute à la fois une des plus talentueuses et des plus sous-estimées en France, parce que les quelques chansons radiophoniques que les gens connaissent ne représentent qu'une infime partie de son génie. Elle nous a prouvé sa fraîcheur avec "Le sac des filles", son originalité créative avec "Le fil", son oreille musicale parfaite avec "Music Hole". Le portrait était dressé ; et elle le porte plus loin encore avec "Ilo Veyou", en nous entraînant dans une remarquable traversée du monde de la musique.
En vertu de l'organe incroyable de la chanteuse, la part belle est de prime abord accordée à la voix, donnant naissance à des morceaux presque acapella intimistes où l'émotion fleurit avec facilité et force : "Pleasure" ou "Le banquet" en sont de bons exemples, ou encore le touchant single "L'étourderie". "Tout dit", qui clôt l'album, allie texte poétique, spontanéité hypnotisante et maîtrise surhumaine du rythme. Mais pour émouvoir, Camille a plus d'une corde à son arc, et utilise aussi des morceaux savamment orchestrés, tels que "Le Berger", "She Was" ou "Wet Boy" qui sonne comme la suite de "Winter's Child".
Cependant, elle nous entraîne aussi vite vers d'autres contrées : une visite rapide du jazz avec le frais "Bubble Lady", la chorale d'enfants avec "Allez allez allez" (un peu moins agréable, Camille n'étant pas toujours facile à suivre dans ses délires personnels), et des perles colorées et sucrées telles que "Message". Bien sûr, on passe par des morceaux typiques de Camille comme "Ilo Veyou", "Mars Is No Fun" ou "My Man Is Married But Not To Me", où elle allie son sens du rythme à une voix lancinante et des mélodies sur mesure, pour des morceaux caractéristiques mais originaux. Cette grande traversée musicale passe aussi par une délicieuse caricature de la grande diva, qui n'est plus l'actuelle Mariah Carey comme c'était le cas dans l'album précédent avec "Money Note", mais cette fois la nationaliste de la Belle-Epoque, avec l'hilarant et sarcastique "La France".
C'est donc enthousiasmé que l'on ressort de ce tour musical à l'agréable diversité rappelant en cela "Le Sac des Filles" : Camille s'amuse, nous amuse, s'émeut et nous émeut ("Aujourd'hui"), dans des chansons parfois personnelles mais jamais mises en scène. Camille expérimente les multiples possibilités qui s'offrent à elle et nous ravit du résultat qui arbore à la fois une maîtrise et une fraîcheur dans un duo rarement égalé.
Et dans la rubrique "Après la bataille"...
Comment suis-je passé à côté de cet alien musical ? Surtout après un mois à Londres... Je ne me comprends pas, parfois, mais mieux vaut tard que jamais. C'est avec l'explosif "Kiss With A Fist" que j'ai découvert l'ovni, grâce à un voisin étrange. Cela m'a vite mené vers le single coup-de-cœur, l'étonnant, surefficace et génial "Dog Days Are Over", puis vers toutes ses autres chansons. D'abord, les connues, comme le remarquable "You've Got The Love" dont le clip transforme subtilement le destinataire en ses fans, le puissant "Drumming" ou encore "Rabbit Heart". Mais aussi, des perles moins mises en avant : "Hurricane Drunk", "Cosmic Love" et "My Boy Builds Coffins".
A chaque fois, la voix jaillit, le texte est corrosif et poétique, la musique enrobe le tout avec soin et modernité. Si d'autres morceaux marquent un peu moins, ils comportent tous un trait caractéristique qui les rend intéressants : c'est le cas de "I'm Not Calling You A Liar", "Girl With One Eye"...
Florence + The Machine a la spécificité de porter parfaitement la musique de son temps, avec une richesse musicale et une clarté vocale à toute épreuve, mais tout en créant une personnalité qui s'exprime dans la musique avec élégance et décalage. La voix est puissante et profonde, elle éclate en s'amusant et en souffrant. L'instrumentation est dense mais jamais trop chargée, pour un résultat optimal. Avec une maîtrise étonnante des temps morts et des explosions de son, Florence + The Machine est une découverte qui est venue rythmer mes journées. Elle sort un nouvel album aujourd'hui (comme quoi je ne suis pas vraiment du tout à la bourre), vous en aurezévidemment sûrement peut-être des nouvelles.
Dans la rubrique "Vite, avant que vous ne vous rendiez compte que je n'écoute que des chanteuses à voix, à texte et bizarroïdes..."
J'en ai déjà parlé beaucoup avec le film dont il s'agit de la bande originale. En résumé, les voix ne sont pas des voix de chanteurs, mais la production parvient à le faire fonctionner à l'avantage des chansons, en utilisant justement ce côté fluet et fragile : les morceaux de Chiara Mastroianni en sont un excellent exemple, avec les très jolis "Jeunesse se passe" ou "J'en passerai". Du côté de Catherine Deneuve ou Ludivine Sagnier dont les manières vocales s'allient au contraire mal avec le reste, c'est plus laborieux. En fait, ce sont les textes qui sauvent l'album : des chansons comme les excellentes "Qui aimes-tu ?", "Ici Londres" ou "Puisque tu m'aimes" sont écrites d'une plume sublime. Mais là où le bât blesse, c'est assurément du côté de la musique : elle rappelle la grande époque de Claude François, les cordes semblent pré-enregistrées comme dans un mauvais remix et on déplore la pauvreté de l'instrumentation. Ainsi, si cet album restera bon pour quelques morceaux triés sur le volet et sauvés par l'écriture, son écoute intégrale tient vite de l'exploit fatigant... Alex Beaupain devrait vraiment rester parolier...
Feist - Metals
Feist offre une suite à son fabuleux album "The Reminder" (souvenez-vous : 1234, My Moon My Man, I Feel It All, Honey honey... et autres tubes riches et intelligents alternant avec des balades douces et travaillées). Lorsque j'avais vu Feist en concert pour sa tournée précédente, j'avais été marqué par son manque d'intérêt pour le spectaculaire : Feist est une artiste, elle n'en a clairement rien à carrer de faire "1234" avec des gros beats pour plaire aux fans occasionnels, elle préfère sans hésiter le travail musical pour offrir sur scène des réinterprétations ingénieuses et magnifiques.
C'est un peu dans la continuation de cette façon de penser que "Metals" se place. A la première écoute, il s'avère résolument homogène et un peu 'froid' : les mélodies sont jolies et semblent se répondre, se mélanger dans un disque cohérent et intimiste. C'est au fil des écoutes que les chansons s'individualisent : on apprend à aimer le thème cruel au rythme entêtant de l'introductive "The Bad In Each Other", à reprendre les chœurs du brillant "Graveyard" (futur single?), à danser aux cris tribaux de "A Commotion" et à vivre un moment de relaxation rarement égalée sur "Cicadas & Gulls". La fin de l'album, quant à elle, enchaîne le puissant "Comfort Me" et le merveilleux et tendre "Get It Wrong, Get It Right".
C'est alors que l'on peut vraiment réaliser le travail incroyable entrepris par Feist sur cet album : chaque chanson est profondément ciselée avec art. Les rythmes sont incroyables, le choix des instruments est discrètement génial, la voix est toujours aussi caractéristique et à l'aise. Les textes, de leur côté, comportent toujours cet élégant côté onirique, vague et beau. En réalité, c'est un album qui revisite la sobriété de "Let It Die" avec la richesse musicale de "The Reminder", et en devient un opus nouveau, grand, qui parvient à créer une atmosphère indéfinissable et profondément émouvante. Pour conclure, je paraphraserai Laurent Hoebrechts du site Focus Vif : "Le 4e album de Feist porte bien son nom : d'apparence froide, Metals laisse formidablement passer la chaleur."
Björk - Biophilia
Enfin ! Le dernier Björk, "Volta", date de 2007. Et, bon, entre nous, disons, pour être sympa, qu'il ne compte pas. Ainsi, pour le dernier vrai Björk, comprenez le dernier où elle imposait une fois de plus son génie avec un concept original, réussi et des chansons inégalables, il faut remonter à "Medulla" en 2004. Autant vous dire qu'on l'a attendu, le "Biophilia". Cet album, qui plus est, n'en est pas vraiment un : créé à partir d'instruments inédits façonnés pour l'occasion et en partie sur iPad, il a été conçu pour être écouté sur iPhone, où chaque chanson est sortie sous forme d'application où l'on avait l'occasion de retravailler nous-mêmes la musique de Björk. "Biophilia" est défini comme une œuvre aux confins de la musique, de la technologie et de la nature.
C'en est effectivement le thème récurrent : par des textes inventifs, Björk parvient à faire ce qu'elle fait le mieux en signant dix chansons qui traitent, selon le point de vue, de phénomènes naturels (de l'atome au cosmos) ou de relations humaines. Le gai "Virus" en est un bon exemple : la cellule appelle le virus à l'infecter, la femme appelle l'homme à l'aimer ; "Sacrifice" est une lettre ouverte de l'artiste aux hommes qu'elle appelle à respecter la planète comme une épouse qu'il ne faut plus maltraiter. Le jeu du double sens n'a jamais été tant exploité par Björk et lui permet de délivrer ses messages écologiques tout en permettant à l'auditeur d'y trouver autre chose, en exploitant cette fusion de l'homme et de la nature comme une relation amoureuse passionnelle.
"Biophilia" est donc un voyage à travers la nature : l'ambiance est posée, sombre, hypnotique. On pourra regretter, malgré la variété des instruments, une relative homogénéité froide de l'ensemble, même si c'est ce qui apporte la cohérence d'un album puissant qui peine néanmoins à être personnel. Ainsi, certains morceaux apparaissent résolument sombres, voire opaques ("Dark Matter", "Hollow") et, malgré une finesse du travail, restent quelque peu inaccessibles, en raison d'une ligne musicale pas toujours clairement définie. Mais quand les mélodies percent, elles sont à la fois grandement björkiennes ("Solstice" rappelle l'époque "Vespertine") et innovantes, rassemblant tout ce qu'elle a pu amasser dans ses albums précédents : "Mutual Core" ressemble à une version plus réussie et enfin maîtrisée de "Triumph of a Heart" ou "Earth Intruders", présentant un rythme chaotique mais suffisamment contrôlé - à l'inverse de la fin ratée de "Crystalline" qui en détruit l'ambiance pourtant spéciale. En résumé, ce que Björk avait ébauché (bâclé?) dans "Volta" trouve sa forme ici et devient magistral : "Thunderbolt" et son refrain inquiétant en sont le parfait exemple, un morceau puissant, à la fois anxiogène et salvateur, porté par une voix toujours plus maîtrisée et plus pure.
En cela, on peut dire que "Biophilia" est l'aboutissement du travail de Björk : elle innove, elle reprend ce qu'elle a appris, elle s'exprime enfin complètement sur le sujet qui l'a toujours fait vibrer davantage, tout en laissant au public le loisir de ne pas s'y enfermer, et c'est ainsi que, malgré quelques ratés, l'album est une réussite qui restitue Björk comme Déesse de la Musique. Rien que ça.
Camille - Ilo Veyou
Qu'est-ce qu'elle pouvait encore bien nous inventer, Camille ? L'artiste est sans doute à la fois une des plus talentueuses et des plus sous-estimées en France, parce que les quelques chansons radiophoniques que les gens connaissent ne représentent qu'une infime partie de son génie. Elle nous a prouvé sa fraîcheur avec "Le sac des filles", son originalité créative avec "Le fil", son oreille musicale parfaite avec "Music Hole". Le portrait était dressé ; et elle le porte plus loin encore avec "Ilo Veyou", en nous entraînant dans une remarquable traversée du monde de la musique.
En vertu de l'organe incroyable de la chanteuse, la part belle est de prime abord accordée à la voix, donnant naissance à des morceaux presque acapella intimistes où l'émotion fleurit avec facilité et force : "Pleasure" ou "Le banquet" en sont de bons exemples, ou encore le touchant single "L'étourderie". "Tout dit", qui clôt l'album, allie texte poétique, spontanéité hypnotisante et maîtrise surhumaine du rythme. Mais pour émouvoir, Camille a plus d'une corde à son arc, et utilise aussi des morceaux savamment orchestrés, tels que "Le Berger", "She Was" ou "Wet Boy" qui sonne comme la suite de "Winter's Child".
Cependant, elle nous entraîne aussi vite vers d'autres contrées : une visite rapide du jazz avec le frais "Bubble Lady", la chorale d'enfants avec "Allez allez allez" (un peu moins agréable, Camille n'étant pas toujours facile à suivre dans ses délires personnels), et des perles colorées et sucrées telles que "Message". Bien sûr, on passe par des morceaux typiques de Camille comme "Ilo Veyou", "Mars Is No Fun" ou "My Man Is Married But Not To Me", où elle allie son sens du rythme à une voix lancinante et des mélodies sur mesure, pour des morceaux caractéristiques mais originaux. Cette grande traversée musicale passe aussi par une délicieuse caricature de la grande diva, qui n'est plus l'actuelle Mariah Carey comme c'était le cas dans l'album précédent avec "Money Note", mais cette fois la nationaliste de la Belle-Epoque, avec l'hilarant et sarcastique "La France".
C'est donc enthousiasmé que l'on ressort de ce tour musical à l'agréable diversité rappelant en cela "Le Sac des Filles" : Camille s'amuse, nous amuse, s'émeut et nous émeut ("Aujourd'hui"), dans des chansons parfois personnelles mais jamais mises en scène. Camille expérimente les multiples possibilités qui s'offrent à elle et nous ravit du résultat qui arbore à la fois une maîtrise et une fraîcheur dans un duo rarement égalé.
Et dans la rubrique "Après la bataille"...
Florence + The Machine - Lungs
A chaque fois, la voix jaillit, le texte est corrosif et poétique, la musique enrobe le tout avec soin et modernité. Si d'autres morceaux marquent un peu moins, ils comportent tous un trait caractéristique qui les rend intéressants : c'est le cas de "I'm Not Calling You A Liar", "Girl With One Eye"...
Florence + The Machine a la spécificité de porter parfaitement la musique de son temps, avec une richesse musicale et une clarté vocale à toute épreuve, mais tout en créant une personnalité qui s'exprime dans la musique avec élégance et décalage. La voix est puissante et profonde, elle éclate en s'amusant et en souffrant. L'instrumentation est dense mais jamais trop chargée, pour un résultat optimal. Avec une maîtrise étonnante des temps morts et des explosions de son, Florence + The Machine est une découverte qui est venue rythmer mes journées. Elle sort un nouvel album aujourd'hui (comme quoi je ne suis pas vraiment du tout à la bourre), vous en aurez
Dans la rubrique "Vite, avant que vous ne vous rendiez compte que je n'écoute que des chanteuses à voix, à texte et bizarroïdes..."
Alex Beaupain - Les Bien-Aimés
J'en ai déjà parlé beaucoup avec le film dont il s'agit de la bande originale. En résumé, les voix ne sont pas des voix de chanteurs, mais la production parvient à le faire fonctionner à l'avantage des chansons, en utilisant justement ce côté fluet et fragile : les morceaux de Chiara Mastroianni en sont un excellent exemple, avec les très jolis "Jeunesse se passe" ou "J'en passerai". Du côté de Catherine Deneuve ou Ludivine Sagnier dont les manières vocales s'allient au contraire mal avec le reste, c'est plus laborieux. En fait, ce sont les textes qui sauvent l'album : des chansons comme les excellentes "Qui aimes-tu ?", "Ici Londres" ou "Puisque tu m'aimes" sont écrites d'une plume sublime. Mais là où le bât blesse, c'est assurément du côté de la musique : elle rappelle la grande époque de Claude François, les cordes semblent pré-enregistrées comme dans un mauvais remix et on déplore la pauvreté de l'instrumentation. Ainsi, si cet album restera bon pour quelques morceaux triés sur le volet et sauvés par l'écriture, son écoute intégrale tient vite de l'exploit fatigant... Alex Beaupain devrait vraiment rester parolier...
dimanche 30 octobre 2011
"Attenberg", Athina Rachel Tsangari
"Attenberg" nous plonge sans attendre dans le quotidien grec de Marina, jeune femme de 23 ans qui travaille dur pour soutenir son père malade et qui, dans le même temps, essaie de contrer son asexualité en cherchant incessamment comment les autres peuvent bien s'y prendre.
Par une interprétation sans faute grâce à une direction solide, on s'attache assez rapidement au petit cortège de personnages qui gravitent autour de la touchante Marina : Bella, l'amie amusante, fidèle mais quelque peu nymphomane ; Spyros, l'attachant père en phase terminale de cancer qui essaie d'organiser comme il peut son grand départ ; et le patient ingénieur qui accepte plus ou moins d'être le cobaye de Marina dans ses expérimentations sentimentales.
Est alors dépeinte la vie extrêmement nonchalante d'une jeune Grecque indécise. L'exploit est de raconter cet ennui relatif sans en produire chez le spectateur. Au contraire, on suit avec intérêt l'immersion dans le quotidien de Marina : ses questionnements, ses jeux, ses essais, son parcours plus ou moins initiatique qui ne se réclame pourtant d'aucune prétention universelle. C'est un portrait à la fois personnel et parlant, d'une jeunesse à la fois sous contrôle et à la dérive, d'une langueur comblée, d'une grisaille coloriée. A travers le regard morne de la jeune fille sont passées en revue les questions de l'amour, du sexe, de l'intimité, des relations sociales : amicale, amoureuse, familiale. Une sorte d'avancée vers l'âge adulte sans trop s'en soucier, comme une tâche à accomplir. Quand Marina doit soudain prendre de grandes décisions, elle fait son choix sans trop hésiter mais avec mélancolie.
Tout cela passe par une mise en scène intrigante et originale, pour le moins : les scènes alternent notamment avec des passages de jeux entre les deux amies, qui sautillent en rythme dans une chorégraphie étrange, ou alors se racontent leurs rêves les plus perturbants. Cette réalisation résolument underground est parfois too much, pour faire dans l'anglicisme : Tsangari cherche un peu trop l'absurde pour qu'il le soit vraiment, revendique un peu trop l'originalité pour qu'elle soit authentique. Mais l'esthétisme est là, et le résultat reste intéressant, onirique et doux. De plus, ces petits intermèdes ne rendront que plus vif le récit, rendant d'autant plus marquants les événements narrés.
C'est donc en fait une sorte d’œuvre de Xavier Dolan à la grecque qui est livrée ici : un récit concis et simple, un portrait touchant et nonchalant, un esthétisme sans autre faille qu'un léger côté ostentatoire. "Attenberg" apparaît quelque part entre l'expérience sociale, à la fois nationale et intime, et l'expérimentation artistique. Le résultat est loin d'être déplaisant.
Par une interprétation sans faute grâce à une direction solide, on s'attache assez rapidement au petit cortège de personnages qui gravitent autour de la touchante Marina : Bella, l'amie amusante, fidèle mais quelque peu nymphomane ; Spyros, l'attachant père en phase terminale de cancer qui essaie d'organiser comme il peut son grand départ ; et le patient ingénieur qui accepte plus ou moins d'être le cobaye de Marina dans ses expérimentations sentimentales.
Est alors dépeinte la vie extrêmement nonchalante d'une jeune Grecque indécise. L'exploit est de raconter cet ennui relatif sans en produire chez le spectateur. Au contraire, on suit avec intérêt l'immersion dans le quotidien de Marina : ses questionnements, ses jeux, ses essais, son parcours plus ou moins initiatique qui ne se réclame pourtant d'aucune prétention universelle. C'est un portrait à la fois personnel et parlant, d'une jeunesse à la fois sous contrôle et à la dérive, d'une langueur comblée, d'une grisaille coloriée. A travers le regard morne de la jeune fille sont passées en revue les questions de l'amour, du sexe, de l'intimité, des relations sociales : amicale, amoureuse, familiale. Une sorte d'avancée vers l'âge adulte sans trop s'en soucier, comme une tâche à accomplir. Quand Marina doit soudain prendre de grandes décisions, elle fait son choix sans trop hésiter mais avec mélancolie.
Tout cela passe par une mise en scène intrigante et originale, pour le moins : les scènes alternent notamment avec des passages de jeux entre les deux amies, qui sautillent en rythme dans une chorégraphie étrange, ou alors se racontent leurs rêves les plus perturbants. Cette réalisation résolument underground est parfois too much, pour faire dans l'anglicisme : Tsangari cherche un peu trop l'absurde pour qu'il le soit vraiment, revendique un peu trop l'originalité pour qu'elle soit authentique. Mais l'esthétisme est là, et le résultat reste intéressant, onirique et doux. De plus, ces petits intermèdes ne rendront que plus vif le récit, rendant d'autant plus marquants les événements narrés.
C'est donc en fait une sorte d’œuvre de Xavier Dolan à la grecque qui est livrée ici : un récit concis et simple, un portrait touchant et nonchalant, un esthétisme sans autre faille qu'un léger côté ostentatoire. "Attenberg" apparaît quelque part entre l'expérience sociale, à la fois nationale et intime, et l'expérimentation artistique. Le résultat est loin d'être déplaisant.
samedi 29 octobre 2011
"We Need To Talk About Kevin", Lynne Ramsay
Votez pour votre critique préférée !!
Grand jeu concours vous permettant de gagner euh... la satisfaction de m'avoir fait sourire.
A. Cher Rémi Bezançon, merci de regarder ce film avec attention au plus vite. Merci, bisous.
B.
"We Need To Talk About Kevin" est l'adaptation par Lynne Ramsay du roman éponyme de Lionel Shriver. Le film est porté à bout de bras par Tilda Swinton dont le jeu est une fois de plus non seulement sans failles mais aussi magistral. Elle aide à dessiner un personnage complexe et fascinant, quelque part entre la culpabilité, le pardon, l'innocence, le ressentiment et la rédemption : la mère d'un adolescent quelque peu psychopathe qui a exterminé ses camarades de lycée.
Sa psychologie est riche, dense, et magnifiquement traitée dans ses ramifications les plus complexes. Je n'ai pas lu le livre mais en ayant discuté avec la Commentatrice-Anonyme, je pense pouvoir certifier qu'une des réussites de l'adaptation est d'avoir su retranscrire par l'unique réalisation les débats internes rédigés sous forme épistolaire dans le roman. Notamment, il apparaît clair dans le film que tout est vécu selon la subjectivité d'Eva : par le récit et la mise en scène, le spectateur est transporté au plus profond de sa psyché, vivant avec elle et comprenant donc ses doutes, ses regrets, ses peurs et sa douleur. C'est à travers ses yeux, parfois effectivement biaisés, que les événements se déroulent et surtout que le portrait de son fils est dressé. C'est pourquoi celui-ci est parfois un peu trop diabolisé et manque quelque peu de l'approfondissement dont bénéficie le personnage d'Eva.
Très vite, c'est en fait leur relation qui est racontée et qui se dresse comme un troisième personnage invisible : l'impact lucide de sa naissance sur la vie d'Eva, ses difficultés réalistes à l'éduquer, jusqu'à l'établissement d'une relation conflictuelle en perpétuelle défiance mutuelle... Les situations prennent un tournant tellement terrible qu'un ressort comique y naît parfois, un rire nerveux nous échappant pour briser la tension, en vain. Et alors même que la relation semblait avoir atteint le maximum de sa complexité fascinante, un nouveau degré y est rajouté par les révélations de la fin et la scène de fermeture. Grandiose.
Angoissés et angoissants, les plans se succèdent, passent par des filtres, des flous, la violence est suggérée par des couleurs tantôt ternes, tantôt éclatantes. Des détails éloignés se renvoient sans cesse l'un à l'autre, tissant une relation complexe entre la mère et l'enfant, comme cette scène où, à la prison, le fils mutique ne fait qu'extirper de sa bouche ses dix rognures d'ongle qu'il dépose soigneusement devant lui... Elle sera rappelée subtilement bien plus tard par une scène tout aussi perturbante où Eva mange une omelette réalisée, pour se punir, avec les œufs que la mère d'un enfant tué lui a cassés au supermarché : elle retire de sa bouche les fragments de coquille et les dispose le long de son assiette.
De la même façon, une multitude de symboles narratifs se dissimule dans le long-métrage, comme cette trace rouge sang dont est maculée la façade de la maison au tout début du film par vengeance et qu'Eva mettra tout le film, et donc tout son récit de souvenirs de rédemption, à nettoyer. La narration elle-même est complexe mais efficace : les temporalités se mélangent, le récit fonctionne comme la mémoire, les souvenirs arrivant inopinément mais avec un lien assez clair, dressant des parallèles intéressants ; elle est aussi habile, car elle réserve des surprises aussi inattendues que terribles pour la fin et achève ainsi de ficeler un scénario virtuose. A travers cela, de nombreuses questions s'élèvent sur la part de l'inné et de l'éducation, la maternité, l'importance des rêves, la culpabilité, la violence...
Le film est dur, perturbant, psychologiquement violent. Il est aussi riche, beau, profondément humain. Philosophique à sa manière. Un scénario grandement adapté, une actrice incroyable, une réalisation inventive font de "We need to talk about Kevin" un des meilleurs films de l'année.
C. " 'We need to talk about Kevin' ? This is what I'm talking about, biatch !"
D. L'avis de Marie-Jacqueline (62).
"La mère, il faut qu'elle passe à la maison, un de ces jours, elle est tellement maigrichonne, on dirait qu'elle est malade. Je la remplumerais vite fait bien fait, moi."
Grand jeu concours vous permettant de gagner euh... la satisfaction de m'avoir fait sourire.
A. Cher Rémi Bezançon, merci de regarder ce film avec attention au plus vite. Merci, bisous.
B.
"We Need To Talk About Kevin" est l'adaptation par Lynne Ramsay du roman éponyme de Lionel Shriver. Le film est porté à bout de bras par Tilda Swinton dont le jeu est une fois de plus non seulement sans failles mais aussi magistral. Elle aide à dessiner un personnage complexe et fascinant, quelque part entre la culpabilité, le pardon, l'innocence, le ressentiment et la rédemption : la mère d'un adolescent quelque peu psychopathe qui a exterminé ses camarades de lycée.
Sa psychologie est riche, dense, et magnifiquement traitée dans ses ramifications les plus complexes. Je n'ai pas lu le livre mais en ayant discuté avec la Commentatrice-Anonyme, je pense pouvoir certifier qu'une des réussites de l'adaptation est d'avoir su retranscrire par l'unique réalisation les débats internes rédigés sous forme épistolaire dans le roman. Notamment, il apparaît clair dans le film que tout est vécu selon la subjectivité d'Eva : par le récit et la mise en scène, le spectateur est transporté au plus profond de sa psyché, vivant avec elle et comprenant donc ses doutes, ses regrets, ses peurs et sa douleur. C'est à travers ses yeux, parfois effectivement biaisés, que les événements se déroulent et surtout que le portrait de son fils est dressé. C'est pourquoi celui-ci est parfois un peu trop diabolisé et manque quelque peu de l'approfondissement dont bénéficie le personnage d'Eva.
Très vite, c'est en fait leur relation qui est racontée et qui se dresse comme un troisième personnage invisible : l'impact lucide de sa naissance sur la vie d'Eva, ses difficultés réalistes à l'éduquer, jusqu'à l'établissement d'une relation conflictuelle en perpétuelle défiance mutuelle... Les situations prennent un tournant tellement terrible qu'un ressort comique y naît parfois, un rire nerveux nous échappant pour briser la tension, en vain. Et alors même que la relation semblait avoir atteint le maximum de sa complexité fascinante, un nouveau degré y est rajouté par les révélations de la fin et la scène de fermeture. Grandiose.
Angoissés et angoissants, les plans se succèdent, passent par des filtres, des flous, la violence est suggérée par des couleurs tantôt ternes, tantôt éclatantes. Des détails éloignés se renvoient sans cesse l'un à l'autre, tissant une relation complexe entre la mère et l'enfant, comme cette scène où, à la prison, le fils mutique ne fait qu'extirper de sa bouche ses dix rognures d'ongle qu'il dépose soigneusement devant lui... Elle sera rappelée subtilement bien plus tard par une scène tout aussi perturbante où Eva mange une omelette réalisée, pour se punir, avec les œufs que la mère d'un enfant tué lui a cassés au supermarché : elle retire de sa bouche les fragments de coquille et les dispose le long de son assiette.
De la même façon, une multitude de symboles narratifs se dissimule dans le long-métrage, comme cette trace rouge sang dont est maculée la façade de la maison au tout début du film par vengeance et qu'Eva mettra tout le film, et donc tout son récit de souvenirs de rédemption, à nettoyer. La narration elle-même est complexe mais efficace : les temporalités se mélangent, le récit fonctionne comme la mémoire, les souvenirs arrivant inopinément mais avec un lien assez clair, dressant des parallèles intéressants ; elle est aussi habile, car elle réserve des surprises aussi inattendues que terribles pour la fin et achève ainsi de ficeler un scénario virtuose. A travers cela, de nombreuses questions s'élèvent sur la part de l'inné et de l'éducation, la maternité, l'importance des rêves, la culpabilité, la violence...
Le film est dur, perturbant, psychologiquement violent. Il est aussi riche, beau, profondément humain. Philosophique à sa manière. Un scénario grandement adapté, une actrice incroyable, une réalisation inventive font de "We need to talk about Kevin" un des meilleurs films de l'année.
C. " 'We need to talk about Kevin' ? This is what I'm talking about, biatch !"
D. L'avis de Marie-Jacqueline (62).
"La mère, il faut qu'elle passe à la maison, un de ces jours, elle est tellement maigrichonne, on dirait qu'elle est malade. Je la remplumerais vite fait bien fait, moi."
mardi 25 octobre 2011
"Polisse", Maïwenn
Sûrement en raison de la campagne publicitaire assez massive qui a été réalisée autour de ce film, j'étais impatient de le voir. Pourtant, mon rapport aux travaux de Maïwenn était mitigé : j'ai trouvé très dérangeante l'idée de "Pardonnez-moi" et assez décevant le résultat du "Bal des Actrices". Cette incapacité ou ce manque de volonté à trouver la juste limite entre autofiction et documentaire me gênait (ce qui était sûrement le but) et m'agaçait (ce qui l'était peut-être un peu moins). Pourtant, cette singularité a cultivé mon envie d'aller voir le nouveau long-métrage de cette réalisatrice à part.
"Polisse", on le saura, suit la Brigade de Protection des Mineurs de Paris, dans un film choral au casting assez incroyable qui couvre toute l'équipe, et avec Maïwenn elle-même dans le rôle d'une photographe qui vient documenter les travaux quotidiens de cette équipe qui gère les problèmes de viols, de kidnappings, de violences et d'incestes sur mineurs. Le premier soulagement naît ici : Maïwenn commence enfin à trouver la bonne position par rapport à la réalité et la fiction. Elle a passé elle-même plusieurs semaines à la BPM à prendre des notes... et s'est donc créée un personnage dans ce même rôle d'observateur lui ressemblant et tombant amoureuse du personnage de Joeystarr (son (désormais ancien) compagnon). L'utilité d'un tel procédé est parfois remise en cause tant il est à la fois en retrait et maladroitement prépondérant, et tant la romance avec Fred est relativement inintéressante, mais c'est aussi cette sorte de mise en abyme permanente qui fait l'originalité. Le reste est inspiré de faits réels mais réécrit par des scénaristes (Maïwenn et Emmanuelle Bercot qui endosse aussi un rôle modeste mais réussi dans le film), joué par des acteurs, mis en scène par la réalisatrice : bref, une fiction. Le mélange a donc une saveur singulière, intéressante et surtout, très adaptée au sujet.
Un des pièges était de tomber dans la succession de "cas". Maïwenn et Bercot l'évitent soigneusement par un agencement remarquable des scènes : on suit avec une grande fluidité un personnage, puis un autre, puis encore un autre, avant de revenir vers un autre. Ainsi, tous les portraits sont brossés, tous les acteurs ont un vrai rôle, les relations sont tracées, les enjeux sont placés, les psychologies sont développées, les points de vue changent et enrichissent constamment le sujet. A travers une équipe, la richesse des thématiques abordées est impressionnante mais efficace. C'est donc sans à-coup que la relative longueur du film (plus de deux heures) se déroule, permettant au contraire une multiplicité des situations policières qui a l'intelligence de les montrer diverses, particulièrement dans le traitement de la pédophilie, où l'on voit aussi bien le riche connard qui se sait protégé de toute poursuite judiciaire que l'homme malade affligé de remords. Cette diversité se retrouve aussi dans l'émotion : on est très souvent dégoûté et horrifié, mais on est aussi viscéralement ému, notamment par l'accouchement déchirant de la jeune fille, et également soulagé par un amusement bienvenu. Maïwenn et Emmanuelle Bercot signent donc un scénario parfaitement maîtrisé.
Pour le mettre en scène, c'est sans surprise une réalisation proche du documentaire qui est choisie, doublée d'une photographie froide. Cela est un peu gâché par un montage parfois erratique, mais le film acquiert une réelle dynamique, un rythme effréné à l'image de celui des vies de ses personnages. Comme eux, la caméra est tendue, nerveuse, affutée. Elle suit des histoires, des situations, des vies. La fin du long-métrage quitte cependant cet aspect de documentaire : les situations se dénouent, les tensions éclatent, on passe par une opération policière de grande envergure et par un final volontairement spectaculaire, qui nie une certaine forme de réalisme et y préfère une narration résolument fictionnelle. C'est certes assez cohérent avec la nouvelle position de Maïwenn, mais le parallèle entre les deux scènes finales est un peu faible et, dans le contexte, cette fin à la "Cercle des Poètes Disparus" peut paraître décevante.
Le film tient cependant en grande partie sur l'interprétation, excellente pour cette cohorte d'acteurs. Si Maïwenn elle-même offre une performance correcte, elle est totalement éclipsée par Joeystarr qui, là où il avait été mauvais dans un rôle difficile et mal défini d'une version plus ou moins fictionnelle de lui-même dans "Le Bal Des Actrices", affiche ici volontairement une sensibilité et une richesse de jeu aussi inattendues que puissantes, tout en les couplant à une spontanéité parfois maladroite mais souvent bienvenue. En comparaison, Jérémie Elkaïm se fait gentiment oublier dans un rôle sur mesure (qui est en fait le seul qu'il peut prétendre à interpréter) : celui de l'intellectuel, inconfortablement introduit dans l'univers policier. Nicolas Duvauchelle, au contraire, propose une interprétation intime et touchante, tout comme Sandrine Kiberlain qui se trouve là exactement dans son terrain de jeu de prédilection. Naidra Ayadi est crédible malgré une direction parfois mauvaise, Sophie Cattani est par contre mauvaise tout court, et Louis-Do de Lencquesaing manque de nuance. Mais Marina Foïs, quant à elle, devrait voir sa photographie affichée en exemple sur les agendas de tous ces acteurs a priori coincés pour toujours dans un type de rôle, avec la mention "It Gets Better", tant sa performance prouve une fois de plus qu'elle est une très grande actrice bien trop sous-estimée. Son binôme avec Karin Viard fonctionne à merveille, et cette dernière offre elle aussi une performance juste et (enfin!) sincère.
Maïwenn semble enfin trouver avec ce film le type de cinéaste qu'elle veut être : originale mais accessible, elle dévoile une œuvre riche, à la fois maîtrisée et nerveuse, réaliste et romancée, ne se perdant que rarement dans ses paradoxes grâce à un scénario virtuose et une interprétation générale impressionnante.
"Polisse", on le saura, suit la Brigade de Protection des Mineurs de Paris, dans un film choral au casting assez incroyable qui couvre toute l'équipe, et avec Maïwenn elle-même dans le rôle d'une photographe qui vient documenter les travaux quotidiens de cette équipe qui gère les problèmes de viols, de kidnappings, de violences et d'incestes sur mineurs. Le premier soulagement naît ici : Maïwenn commence enfin à trouver la bonne position par rapport à la réalité et la fiction. Elle a passé elle-même plusieurs semaines à la BPM à prendre des notes... et s'est donc créée un personnage dans ce même rôle d'observateur lui ressemblant et tombant amoureuse du personnage de Joeystarr (son (désormais ancien) compagnon). L'utilité d'un tel procédé est parfois remise en cause tant il est à la fois en retrait et maladroitement prépondérant, et tant la romance avec Fred est relativement inintéressante, mais c'est aussi cette sorte de mise en abyme permanente qui fait l'originalité. Le reste est inspiré de faits réels mais réécrit par des scénaristes (Maïwenn et Emmanuelle Bercot qui endosse aussi un rôle modeste mais réussi dans le film), joué par des acteurs, mis en scène par la réalisatrice : bref, une fiction. Le mélange a donc une saveur singulière, intéressante et surtout, très adaptée au sujet.
Un des pièges était de tomber dans la succession de "cas". Maïwenn et Bercot l'évitent soigneusement par un agencement remarquable des scènes : on suit avec une grande fluidité un personnage, puis un autre, puis encore un autre, avant de revenir vers un autre. Ainsi, tous les portraits sont brossés, tous les acteurs ont un vrai rôle, les relations sont tracées, les enjeux sont placés, les psychologies sont développées, les points de vue changent et enrichissent constamment le sujet. A travers une équipe, la richesse des thématiques abordées est impressionnante mais efficace. C'est donc sans à-coup que la relative longueur du film (plus de deux heures) se déroule, permettant au contraire une multiplicité des situations policières qui a l'intelligence de les montrer diverses, particulièrement dans le traitement de la pédophilie, où l'on voit aussi bien le riche connard qui se sait protégé de toute poursuite judiciaire que l'homme malade affligé de remords. Cette diversité se retrouve aussi dans l'émotion : on est très souvent dégoûté et horrifié, mais on est aussi viscéralement ému, notamment par l'accouchement déchirant de la jeune fille, et également soulagé par un amusement bienvenu. Maïwenn et Emmanuelle Bercot signent donc un scénario parfaitement maîtrisé.
Pour le mettre en scène, c'est sans surprise une réalisation proche du documentaire qui est choisie, doublée d'une photographie froide. Cela est un peu gâché par un montage parfois erratique, mais le film acquiert une réelle dynamique, un rythme effréné à l'image de celui des vies de ses personnages. Comme eux, la caméra est tendue, nerveuse, affutée. Elle suit des histoires, des situations, des vies. La fin du long-métrage quitte cependant cet aspect de documentaire : les situations se dénouent, les tensions éclatent, on passe par une opération policière de grande envergure et par un final volontairement spectaculaire, qui nie une certaine forme de réalisme et y préfère une narration résolument fictionnelle. C'est certes assez cohérent avec la nouvelle position de Maïwenn, mais le parallèle entre les deux scènes finales est un peu faible et, dans le contexte, cette fin à la "Cercle des Poètes Disparus" peut paraître décevante.
Le film tient cependant en grande partie sur l'interprétation, excellente pour cette cohorte d'acteurs. Si Maïwenn elle-même offre une performance correcte, elle est totalement éclipsée par Joeystarr qui, là où il avait été mauvais dans un rôle difficile et mal défini d'une version plus ou moins fictionnelle de lui-même dans "Le Bal Des Actrices", affiche ici volontairement une sensibilité et une richesse de jeu aussi inattendues que puissantes, tout en les couplant à une spontanéité parfois maladroite mais souvent bienvenue. En comparaison, Jérémie Elkaïm se fait gentiment oublier dans un rôle sur mesure (qui est en fait le seul qu'il peut prétendre à interpréter) : celui de l'intellectuel, inconfortablement introduit dans l'univers policier. Nicolas Duvauchelle, au contraire, propose une interprétation intime et touchante, tout comme Sandrine Kiberlain qui se trouve là exactement dans son terrain de jeu de prédilection. Naidra Ayadi est crédible malgré une direction parfois mauvaise, Sophie Cattani est par contre mauvaise tout court, et Louis-Do de Lencquesaing manque de nuance. Mais Marina Foïs, quant à elle, devrait voir sa photographie affichée en exemple sur les agendas de tous ces acteurs a priori coincés pour toujours dans un type de rôle, avec la mention "It Gets Better", tant sa performance prouve une fois de plus qu'elle est une très grande actrice bien trop sous-estimée. Son binôme avec Karin Viard fonctionne à merveille, et cette dernière offre elle aussi une performance juste et (enfin!) sincère.
Maïwenn semble enfin trouver avec ce film le type de cinéaste qu'elle veut être : originale mais accessible, elle dévoile une œuvre riche, à la fois maîtrisée et nerveuse, réaliste et romancée, ne se perdant que rarement dans ses paradoxes grâce à un scénario virtuose et une interprétation générale impressionnante.
lundi 24 octobre 2011
"Drive", Nicolas Winding Refn
De toute évidence, "Drive" apparaît à l’œil non averti comme la dernière grande production américaine en date. Observez l'affiche et osez me dire le contraire : à première vue, on se trouve quand même face à un film qui s'appelle "Drive", ce qui rappelle La-Plus-Grande-Daube-Que-J'Aie-Vue-Au-Cinéma-Mais-Ne-Vous-En-Faites-Pas-J'Y-Allais-Pour-Déconner, "Unstoppable" (l'histoire incroyable d'un train qui ne s'arrête plus.), ou tout autre grand film qui a l'avantage d'avoir une intrigue si complexe qu'elle peut se résumer aisément en un mot qui donnera envie à son public-cible de le voir. Ensuite, l'affiche confirme une impression de héros solitaire au volant de sa voiture prêt à faire les quatre cents coups pour multiplier les cascades super impressionnantes privant les petits Africains et les bébés phoques de millions de dollars mais en mettant plein les mirettes aux beaufs lors de leur sortie mensuelle au Kinépolis.
Mais vous êtes des lecteurs aguerris à l'oeil de lynx, je le sais. Vous remarquerez donc aisément les deux indices qui montrent que cette analyse est injuste. D'abord, le joli dessin de la palme de la mise en scène au Festival de Cannes ; ensuite, la présence de Ryan Gosling, qui, après avoir tant brillé dans "Blue Valentine", ne se serait quand même pas perdu en chemin aussi rapidement. C'est ainsi qu'il n'a fallu que trois avis positifs pour me décider : le premier a été donné par la commentatrice qui ne met pas son prénom ; le deuxième par quelqu'un qui avait été un peu déçu de l'absence des cascades sus-citées ; le dernier ici. Alors j'ai tenté l'expérience. Je ne regrette pas ! (merci les copains)
"Drive" est un bon film. "Drive" est en fait un des meilleurs films de son genre. Rapport à l'absence de scènes d'action du gabarit sus-cité ? Peut-être. En tout cas, niveau film d'action/thriller/que-sais-je, c'est l'archétype du long-métrage qui peut décevoir le public venu pour les cascades et ravir le public de ma sale espèce de snobinard. En effet, Nicolas Winding Refn préfère aux voitures retournées de longues scènes de son protagoniste dans sa voiture, avec une mise en scène dénotant de la relation fusionnelle, presque sensuelle qui s'établit entre les deux. Conduire est sa raison d'être et aucun doute n'est permis. La violence ne ressurgira qu'à quelques moments bien choisis, avec un réalisme déconcertant mais bienvenu; malgré quelques rares maladresses.
Cela dit, le propos est surtout de suivre le parcours d'un personnage, bien sûr très bien interprété par Ryan Gosling. Son jeu est une fois de plus impeccable, mais on reste loin de l'intensité émotionnelle de "Blue Valentine" : Winding Refn aurait sans doute pu le pousser plus loin. Le même constat opère pour Carey Mulligan, qui étonne cependant par sa crédibilité dans un rôle de femme forte et responsable, contrastant avec la douce vulnérabilité inhérente à ses traits. Le mélange mène à une interprétation riche ; c'est en fait son personnage en lui-même qui aurait pu être davantage creusé. Enfin, en terme d'interprétation, il faut saluer la performance de Bryan Cranston, dont la transition au grand écran se fait avec une facilité déconcertante, sans doute liée au fait que "Breaking Bad" possède déjà une réalisation, une photographie et en fait un concept très cinématographiques, mais qui risque de faire verdir de jalousie des acteurs moins chanceux comme Kiefer Sutherland (non je ne fais pas une fixette, c'était juste totalement infondé de le caster comme mari de Charlotte!).
Comme un tour en voiture, le film enchaîne avec sagesse les accélérations et les ralentissements, tout en maintenant un bon rythme de croisière. On est donc emmené pendant 1h40 dans un savant enchaînement de scènes où aucune place n'est laissée à l'ennui. Au contraire, les scènes "d'action" ne sont que plus choquantes par leur apparition brutale, et les scènes posées arrivent comme de jolies parenthèses qui sont en fait bien plus que ça, grâce à une mise en scène ingénieuse. On l'a dit, le film a emporté le Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes (beaucoup de majuscules). Je ne l'aurais sans doute pas attribuée à ce film, à mon sens, "Hors Satan" ou "Melancholia" ont fait cent fois mieux. Mais il est vrai qu'il faut saluer l'effort de réalisation qui a été fait : encore une fois, on fait rarement aussi bien dans ce genre cinématographique. Une bonne utilisation des plans, des couleurs, des durées. Alors je ne râle pas trop.
Là où le bât blesse, c'est plutôt au niveau de l'intrigue. Il semblerait que celle-ci est réduite au minimum pour ne pas trop dérouter le spectateur déjà décrit qui ne s'attend pas à un tel film. La densité narrative n'est jamais atteinte ; on attend que l'intrigue se précise, jusqu'à ce moment où, déjà emporté au milieu du film, on comprend que l'histoire se résumera à ça... Fait regrettable, tant elle est en fait assez banale. Un enjeu à peine dessiné, un semblant d'engrenage qui se resserre habituellement sur le personnage, quelques maigres révélations de fin de parcours, des résolutions similaires pour tous les problèmes et une fin sans trop de surprise. L'idée de base est bonne mais n'est pas poussée assez loin. A la place, on patauge sur un potentiel et on se contente de ce qu'on a trouvé.
Difficile de se tenir sur la lame du rasoir, entre les attentes des spectateurs et les aspirations supérieures ! Pourtant, dans ce genre de situation, il est souvent salvateur de tirer le maximum du concept, que les choses soient claires, définies, extrêmes. De là aurait sans doute percé totalement le génie, et tous y auraient trouvé leur compte. En attendant, même si la mise en scène, le rythme et l'interprétation élèvent le film bien au-dessus de ses camarades, on reste un peu sur notre fin, on ne parvient que partiellement à accéder à un récit qui hésite constamment entre deux publics, deux genres, deux envies.
Mais vous êtes des lecteurs aguerris à l'oeil de lynx, je le sais. Vous remarquerez donc aisément les deux indices qui montrent que cette analyse est injuste. D'abord, le joli dessin de la palme de la mise en scène au Festival de Cannes ; ensuite, la présence de Ryan Gosling, qui, après avoir tant brillé dans "Blue Valentine", ne se serait quand même pas perdu en chemin aussi rapidement. C'est ainsi qu'il n'a fallu que trois avis positifs pour me décider : le premier a été donné par la commentatrice qui ne met pas son prénom ; le deuxième par quelqu'un qui avait été un peu déçu de l'absence des cascades sus-citées ; le dernier ici. Alors j'ai tenté l'expérience. Je ne regrette pas ! (merci les copains)
| Hahahahahahaha |
"Drive" est un bon film. "Drive" est en fait un des meilleurs films de son genre. Rapport à l'absence de scènes d'action du gabarit sus-cité ? Peut-être. En tout cas, niveau film d'action/thriller/que-sais-je, c'est l'archétype du long-métrage qui peut décevoir le public venu pour les cascades et ravir le public de ma sale espèce de snobinard. En effet, Nicolas Winding Refn préfère aux voitures retournées de longues scènes de son protagoniste dans sa voiture, avec une mise en scène dénotant de la relation fusionnelle, presque sensuelle qui s'établit entre les deux. Conduire est sa raison d'être et aucun doute n'est permis. La violence ne ressurgira qu'à quelques moments bien choisis, avec un réalisme déconcertant mais bienvenu; malgré quelques rares maladresses.
Cela dit, le propos est surtout de suivre le parcours d'un personnage, bien sûr très bien interprété par Ryan Gosling. Son jeu est une fois de plus impeccable, mais on reste loin de l'intensité émotionnelle de "Blue Valentine" : Winding Refn aurait sans doute pu le pousser plus loin. Le même constat opère pour Carey Mulligan, qui étonne cependant par sa crédibilité dans un rôle de femme forte et responsable, contrastant avec la douce vulnérabilité inhérente à ses traits. Le mélange mène à une interprétation riche ; c'est en fait son personnage en lui-même qui aurait pu être davantage creusé. Enfin, en terme d'interprétation, il faut saluer la performance de Bryan Cranston, dont la transition au grand écran se fait avec une facilité déconcertante, sans doute liée au fait que "Breaking Bad" possède déjà une réalisation, une photographie et en fait un concept très cinématographiques, mais qui risque de faire verdir de jalousie des acteurs moins chanceux comme Kiefer Sutherland (non je ne fais pas une fixette, c'était juste totalement infondé de le caster comme mari de Charlotte!).
Comme un tour en voiture, le film enchaîne avec sagesse les accélérations et les ralentissements, tout en maintenant un bon rythme de croisière. On est donc emmené pendant 1h40 dans un savant enchaînement de scènes où aucune place n'est laissée à l'ennui. Au contraire, les scènes "d'action" ne sont que plus choquantes par leur apparition brutale, et les scènes posées arrivent comme de jolies parenthèses qui sont en fait bien plus que ça, grâce à une mise en scène ingénieuse. On l'a dit, le film a emporté le Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes (beaucoup de majuscules). Je ne l'aurais sans doute pas attribuée à ce film, à mon sens, "Hors Satan" ou "Melancholia" ont fait cent fois mieux. Mais il est vrai qu'il faut saluer l'effort de réalisation qui a été fait : encore une fois, on fait rarement aussi bien dans ce genre cinématographique. Une bonne utilisation des plans, des couleurs, des durées. Alors je ne râle pas trop.
Là où le bât blesse, c'est plutôt au niveau de l'intrigue. Il semblerait que celle-ci est réduite au minimum pour ne pas trop dérouter le spectateur déjà décrit qui ne s'attend pas à un tel film. La densité narrative n'est jamais atteinte ; on attend que l'intrigue se précise, jusqu'à ce moment où, déjà emporté au milieu du film, on comprend que l'histoire se résumera à ça... Fait regrettable, tant elle est en fait assez banale. Un enjeu à peine dessiné, un semblant d'engrenage qui se resserre habituellement sur le personnage, quelques maigres révélations de fin de parcours, des résolutions similaires pour tous les problèmes et une fin sans trop de surprise. L'idée de base est bonne mais n'est pas poussée assez loin. A la place, on patauge sur un potentiel et on se contente de ce qu'on a trouvé.
Difficile de se tenir sur la lame du rasoir, entre les attentes des spectateurs et les aspirations supérieures ! Pourtant, dans ce genre de situation, il est souvent salvateur de tirer le maximum du concept, que les choses soient claires, définies, extrêmes. De là aurait sans doute percé totalement le génie, et tous y auraient trouvé leur compte. En attendant, même si la mise en scène, le rythme et l'interprétation élèvent le film bien au-dessus de ses camarades, on reste un peu sur notre fin, on ne parvient que partiellement à accéder à un récit qui hésite constamment entre deux publics, deux genres, deux envies.
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