mercredi 29 février 2012

Ce que l'on écoutait en Février 2012, à usage de nos descendants.

Florence + the Machine - Ceremonials


Je n'aurais pas tenu longtemps, moi qui souhaitais préserver ce deuxième album pour plus tard, encore fortement épris du premier. Je préférais prévoir de le découvrir plus tard, lorsque je me serais un peu lassé de "Lungs" et de ses "B-Sides", pour un plaisir parfaitement renouvelé et un délai d'attente du troisième album moins long. J'ai ainsi un peu rechigné à l'écouter, une fois reçu. Mais la curiosité face à ce qu'avait bien pu inventer Florence Welsh pour la suite a été plus forte.


Cette suite se nomme "Ceremonials". Le ton est donné : ce sera solennel ou ce ne sera pas. Comme beaucoup d'artistes avant elle, après une première phase d'expérimentation un peu folle et immédiate au premier album, Welsh se tourne vers une musique plus léchée et réfléchie. Orchestrée. Cérémonielle. Moi qui adulais "Lungs" justement, au contraire, pour sa spontanéité crue et si sauvage, j'ai d'abord été un peu déçu. Ce qui choque tout de suite, c'est l'homogénéité de cet album. Là où "Lungs" se divisait clairement, dès la première écoute, en plusieurs catégories, de "tubes" à "pépites cachées au fin fond du disque", "Ceremonials" met de prime abord tous ses titres sur un même pied d'égalité. Si les choix de singles ne surprendront pas, presque toutes les chansons pourraient en fait y prétendre. Parce qu'elles gardent toutes ce qui caractérisait aussi FATM : cette sorte de mélange entre la balade et le tube, grâce à une maîtrise incroyable de l'instrumentation, des rythmes et surtout de la structuration des morceaux. Si les coupures intra-morceau ne sont plus aussi évidentes, elles restent présentes et permettent des envolées toujours aussi puissantes. Que l'on se rassure, donc : Florence + the Machine délivre une musique qui est toujours aussi douce, violente, originale, ancienne à la fois. Magnifique.



On retrouvera donc au milieu de couplets endiablés des refrains incroyablement entraînants par des percussions mystiques, à coups de "No Light, No Light" ou "Shake It Out". Des morceaux plus sombres auront le même effet : que ce soit l'ouverture, "Only If For A Night", ou le premier extrait, "What The Water Gave Me", on se retrouve circonspect, perdu entre la douce noirceur du thème mélodique et cette façon que la chanson a de nous amener sans prévenir vers une sorte d'orgie musicale. Les chants de Florence + the Machine, s'ils sont plus civilisés, gardent quand même une valeur primale, à travers une énergie optimiste qui est dépeinte dans des titres comme l'enthousiasmant "Heartlines" ou l'amoureux "Spectrum". Le plaisir de la musique transparaît aussi paradoxalement même dans les morceaux aux sujets plus tristes, par une sorte d'ironie dévorante, ("Breaking Down", "Leave My Body"). L'album, s'il est effectivement plus léché et plus solennel, reste prometteur de la même irrévérence sonore, de celle où on aime à se perdre sans le vouloir, de celle qui brouille les limites comme jamais entre les genres musicaux : à la manière des hypnotiques "Never Let Me Go" ou "Lover to Lover", les chansons de Florence + the Machine se trouvent toujours quelque part entre la prière, le tube, l'hymne et le thrène. Une expérience aussi unique que méritoire.


La Grande Sophie - La Place du Fantôme

La Grande Sophie (LGS pour les intimes) fait partie de ces chanteurs français sous-estimés, souvent injustement mis dans le même sac que les mauvais, alors que cette artiste possède un réel talent. Il faudrait que tout le monde puisse la voir en concert : cela suffirait à convaincre les plus réticents que La Grande Sophie mérite sa place, pas du tout fantomatique, dans les rayons "rock français" de la Fnac. Mais je vous en reparlerai très prochainement... En attendant, voilà son sixième album, dont le titre présageait qu'elle continuerait la route entreprise sur l'excellent album précédent, "Des vagues et des ruisseaux". Là, et à l'époque où tout le monde faisait le contraire, Sophie avait quelque peu délaissé les morceaux pop racontant une petite histoire de ses collègues (dont on se lassait au bout de cinq écoutes, cf. Renan Luce) pour se tourner vers un versant plus acoustique. Aujourd'hui, elle accentue l'introspection.


Tout d'abord, LGS se met un peu en danger : forte de toutes ses expériences musicales (rock, pop, kitchen miousic, acoustique, folk...), elle les potentialise et les saupoudre même d'un inattendu mais réussi électro ("Bye Bye Etc."), délivrant notamment un très entraînant premier single, "Ne M'Oublie Pas", qui la rapproche d'une Keren Ann. Par la suite, c'est tout un voyage intimiste et en noir et blanc qu'elle nous propose, confessant pour une des première fois ses peurs, notamment la sempiternelle fuite du temps, avec "Tu Fais Ton Âge", signé de son écriture si reconnaissable, à la fois naïve et lucide. D'autres balades, comme "Peut-Être Jamais" ou "Sucrer les Fraises", dont les textes poétiques, tout aussi précis que flous, se marient avec des musiques riches et intéressantes. Si Sophie ne résiste pas à délivrer quelques chansons plus rondes et acidulées, comme la chanson-liste "Quand On Parle De Toi", elle finit surtout par nous achever avec sa meilleure botte, avec deux morceaux absolument parfaits. Le premier "Ecris-Moi", est le condensé d'une déclaration d'amour, d'une promesse d'éternité, d'une confession de peur de voir l'autre partir. Le second, "Suzanne", aussi énigmatique que merveilleux, finit en beauté cet album aérien.


Ainsi, s'éloignant un peu de l'insouciance rock ou de la naïveté textuelle de sa jeunesse, La Grande Sophie se livre et se délivre. Elle offre alors un album d'une cohésion et d'une beauté rares, et prouve, si c'était encore nécessaire, qu'elle porte bien son nom.



Voilà, c'est tout pour ce mois-ci. Parfois, on préfère se consacrer pleinement aux découvertes du moment, sans se lasser des dernières trouvailles des mois précédents. J'ai passé Février à écouter encore et toujours Emilie Simon, Lilly Wood & the Prick, Feist, Brisa Roché, Björk, Camille... Et puis j'ai fait péter le porte-monnaie et je viens d'acheter plein de nouveaux disques. Les rumeurs évoquent Regina Spektor, Pink Floyd, Rodrigo y Gabriela, Kate Bush, Patti Smith, PJ Harvey, Adrienne Pauly... Alors rendez-vous dans un mois! Désolé de ne pas avoir été très présent ce mois-ci, mais je ne peux pas en dire autant de vous, qui avez quand même été au rendez-vous jour après jour !

Et merci à Brisa Roché d'avoir ajouté mon blog dans ses liens suite à mon précédent article. N'hésitez pas à retrouver son site en bas de la page, dans mes liens. Et surtout à écouter sa divine musique!

lundi 27 février 2012

Je regarde des films de gros pédé, partie 1.

Oui bon voilà. C'est genre l'histoire d'un mec qui ne poste pas sur son blog pendant super longtemps, paraîtrait-il qu'il est en stage et que tu comprends c'est compliqué (même si en vrai, il finit à 15h, ce qui est une sorte d'aberration pour l'externat au CHR, mais que bon, ça, personne n'a besoin de le savoir, à part ses camarades de promo pour bien leur donner la mort d'avoir choisi un stage de chir où tu as le droit de finir à 20h si tu as couché.), que ses études ne sont pas faciles (même si en vrai, il ne fait que colorier au Stabilo des listes jouxtant d'excentriques photos d'hémorroïdes (grands dieux, les recherches Google que je vais encore me taper avec des mots-clés pareils...)), qu'il doit aussi se consacrer au théâtre (même si en vrai, le talent, c'est évident, il l'a dans le sang), à l'amoureux (même si en vrai, leur histoire est depuis longtemps terminée, rapport à l'incapacité du sus-nommé à lui fournir le nombre nécessaire de visites sur ledit blog, chiffre unique garant de sa survie), et autres excuses parfaitement valides.

Mais la vérité, c'est qu'il était occupé à regarder DES FILMS DE GROS PEDE. Et comme ça vous a manqué et que la vague de suicides ainsi engendrée commence à faire un trou très inesthétique dans mon compteur de visites, il va vous en parler. Enfin, je. Moi, quoi. Bref. (Ceci n'est pas une pub pour Canal +, NOUS AVONS LE DROIT DE DIRE BREF SANS ÊTRE FAN DU GROS LOURDAUD PAS DRÔLE QUI SIGNE LA MORT DE L'HUMOUR DU TROISIEME MILLENAIRE.). Bon.

C.R.A.Z.Y., de Jean Marc Vallée
En tapant de mes longs doigts agiles le titre de ce film de gros pédé (disons FGP, ok, histoire de ne pas fatiguer lesdits doigts (hihi, lesdits doigts, les dix doigts, hihi)), je me rends compte que je me dois de vous parler du facteur "ah c'est pour ça que ça s'appelle comme ça!". (Nom plus musical à venir.) Vous savez, il s'agit de ce moment du film ou du livre où on vous montre pourquoi il s'appelle comme ça. C'est comme dans "Les poupées russes" de Klapisch : vous êtes allés voir ce film sans trop vous interroger sur le nom, vous le regardez, et soudain, on vous balance l'explication dans la figure. Et il y a alors une sorte de puissant rapport intrinsèque qui se crée entre vous et le film, comme s'il vous avait dévoilé son vrai visage. Il vous a demandé d'accepter son titre sans poser de questions, parce qu'après tout, c'est lui qui décide ; et au bout d'un moment, vous êtes assez proches pour qu'il vous révèle, comme une confidence sur l'oreiller, pourquoi il a été ainsi nommé. Et il ne vous le dit pas clairement, il évoque son sujet, il prononce les mots du titre, et soudain vous comprenez. C'est la magie du cinéma, un peu, quoi.


Vous l'aurez compris, ce film de gros pédé n°1 qu'est C.R.A.Z.Y. possède le facteur que je viens de vous décrire avec mon habituelle logorrhée dont vous vous êtes tant languis. Et en plus, cette révélation vient à la toute fin, alors même que vous ne vous étiez jamais posé la question, et c'est encore plus fort. D'autant plus que cela remet en perspective tout ce que vous venez de voir, soulignant le caractère avant tout familial, voire fraternel, de cette histoire. Car pour les moins pédérastes d'entre vous, sachez que C.R.A.Z.Y. suit la vie de Zachary, au sein de sa famille et de sa fratrie (quatre frères), alors qu'il essaie de trouver sa place, de déterminer qui il est, et d'accepter son homosexualité malgré le regard réprobateur de son idole de père.


Et ce film, une fois qu'on s'est habitué aux délicieux accents et formulations canadiennes, nous emmène au plus profond de ce long et douloureux processus identitaire. Par une réalisation intelligente et réfléchie, les différents repères de Zac sont constamment perdus et retrouvés, entre religion et rébellion, par un très puissant sens du symbolisme. Les peurs, les difficultés, les doutes du protagoniste sont retranscrites à merveille, aussi bien en tant qu'homosexuel (fif!) peinant à s'assumer, qu'en tant qu'enfant qui veut répondre aux attentes de ses parents. Le film évite alors un premier écueil en restant universel. (N'hésitez donc pas à contester mon appellation de FGP, c'est ce paradoxe qui m'habite.)

Tout repose sur un scénario intelligent qui navigue à travers les années sans jamais nous perdre en route ni nous ennuyer. Il est mis en scène avec une minutie qui permet de capturer tous les émois de l'enfance, de l'adolescence et du début de l'âge adulte. C'est en effet grâce à cette incroyable précision que l'on ne peut s'empêcher de se retrouver dans les bêtises enfantines, et la terrible lucidité qu'ont parfois les enfants; puis dans la folie des premières attractions, l'ambivalente relation des parents, l'enfer de la vie commune en famille, et l'errance post-adolescente pour régler une fois pour toutes les éternels conflits.


Si quelques passages apparaissent un peu inévitables dans cette exode temporelle, elle se paie cependant le luxe d'éviter la majorité des clichés du genre, grâce à l'adoption du point de vue nerveux d'un personnage principal parfaitement dessiné, et interprété à merveille par Marc-André Gondrin. Ne reste alors qu'une grande impression de réalisme, le tout plongé dans l'ambiance somptueusement reconstituée des années 70, faisant de C.R.A.Z.Y. un film sincère, beau et infiniment riche.

Week-End, de Andrew Haigh
Ce très joli film raconte une rencontre, comme des centaines de films avant lui. Une de ces rencontres dont on n'attendait pas grand-chose et qui se mue d'elle-même en quelque chose d'inattendu et d'inexorable. Une de celles qui ne demandent rien mais changent tout. La différence notable est qu'il s'agit de la rencontre de deux hommes, comme il y en a encore finalement très peu.

Tout le film baigne dans ce que beaucoup appelleraient "la question homosexuelle". Les réflexions des personnages autour de leur sexualité, leur communauté et leur identité sont passionnantes et profondes, et parleront sans doute à tous les LGBT. A travers les mots des deux protagonistes, les points de vue s'opposent et se rejoignent, se nuancent et se répondent. Sont parfaitement mises en scène des réactions fréquentes : l'homosexuel qui croit s'assumer mais se cache encore en fait face à celui qui s'est tellement battu qu'il finit par créer lui-même des fossés, à force d'avoir dû en enjamber. L'homosexualité est dépeinte comme elle l'est entre homos : évidente, normale, attendue, mais fondée sur une souffrance commune.


On observe la frénésie avec laquelle ces hommes qui font tout pour que ce trait de leur identité ne soit rien de plus que ça aux yeux de la société, s'obsèdent paradoxalement sur cette même caractéristique. Comme ils sont forcés par les autres à devoir toujours en parler pour qu'un jour, on n'ait plus besoin d'en parler. Là où le film réussit le mieux, c'est qu'il n'y a là aucun militantisme excessif ni aucune revendication vindicative. Le film sait qu'il n'est pas adressé aux homophobes et ne prône pas directement l'ouverture : il s'adresse plutôt aux homos ou aux gay-friendly en montrant les violents conflits moraux que les individus jugés différents intériorisent même s'ils s'en défendent. Une réussite psychologique fondamentale.

Au-delà de ça, "Week-end" marque par le réalisme de ses dialogues. Il fait partie de ces films qui parviennent, à la manière d'un Allen ou d'une Delpy, à capturer la spontanéité des conversations de la vie réelle, loin de l'alternance calculée de répliques récitées. C'est ainsi la performance des acteurs qu'il faut saluer : Tom Cullen campe un Russell contrasté, complexe et captif, tandis que Chris New offre un Glen multidimensionnel, à la fois confiant et blessé. Par ailleurs, la réalisation enchaîne des plans intimistes et furtifs, subjectifs et émus, tandis que la mise en scène crée un univers tamisé, un peu grisâtre et froid, mais assez accueillant.


Dans ce contexte, la jolie relation qui se dessine entre les personnages fleurit : on la suit alors qu'elle s'intensifie à chaque minute. Elle possède la force de l'évidence tout en apparaissant irrémédiablement éphémère par nature. Il y a une sorte de lente urgence dans l'attachement des personnages, dont on tombe amoureux en même temps qu'eux-mêmes l'un de l'autre grâce à la distillation réfléchie des informations à leur sujet. Ainsi, lorsque la fin arrive, on ne sait pas ce que l'on souhaite le plus... Mais le choix que le scénario prend semble, d'une manière ou d'une autre, le bon, et fait de ce récit l'une des rares premières pierres de la collection des films d'amour qui se trouvent être entre deux personnes du même sexe, tout comme ses personnages eux-mêmes regrettent de ne pas en voir plus. Il apparaît alors comme un message d'espoir envers les homos, et un message d'amour envers tous.

vendredi 10 février 2012

"Elles", Malgorzata Szumowska

Du charme et de l'ennui. A l'image des étudiantes prostituées auxquels il s'attache, le film ne dispose que de charme et d'ennui. Voici le synopsis tel qu'il est présenté sur les divers sites promotionnels : "Anne, journaliste dans un grand magazine féminin enquête sur la prostitution estudiantine. Alicja et Charlotte, étudiantes à Paris, se confient à elle sans tabou ni pudeur. Ces confessions vont trouver chez Anne un écho inattendu. Et c’est toute sa vie qui va en être bouleversée."


Le concept est alléchant, il est vrai. Mais en ce qui concerne "c'est toute sa vie qui va en être bouleversée", cela apparaît pour le moins faux. Le principal problème à ce niveau est la structure narrative du film : on suit la journée d'Anne alors qu'elle rédige son article et se remémore les interviews, où sont déjà montrés les souvenirs que les deux jeunes femmes évoquent. A travers tout cela, on a du mal à percevoir le changement supposément opéré chez la journaliste, qui apparaît plutôt comme l'immobile cliché nauséeux mais jamais vraiment critiqué de la riche bourgeoise bcbg. L'acte le plus probant d'un bouleversement, dont elle se rappellera vers la fin du film, était le piège que le film devait absolument éviter et dans lequel il plonge tête la première avec fierté, décrédibilisant son propos. Pour le reste, malgré quelques réussites notoires (la scène de masturbation dans les toilettes) qui sauvent le film, l'évolution soi-disant bouleversante du personnage ne parvient pas à convaincre qu'elle est autre chose qu'une maigre crise existentielle chez une triste bourgeoise, sujet ennuyeux par excellence. Fort heureusement, le tout est rattrapé par l'excellente performance de Juliette Binoche, toujours aussi magnifique, lumineuse et talentueuse.


Le vif du sujet, quant à lui, concerne donc ce phénomène grandissant de la prostitution estudiantine. Le film semble se targuer de s'attaquer là à un sujet qu'il prétend plus tabou qu'il n'est réellement, mais il a cela dit le mérite d'être traité avec justesse. Sans jugement, sans condescendance, sans victimisation, sans cliché, sans non-dit. Sans propos aussi ? Le seul argument que Szumowska semble finalement soutenir est que les hommes sont des porcs, tous autant qu'ils sont, et sont les seuls coupables. Probablement un peu faible (mais à ce titre, l'épuisant Louis-Do de Lencquesaing est un choix de casting évident, logiquement abonné aux rôles de riches salauds). Néanmoins, si le personnage d'Alicja, admirablement mal cerné (et par conséquent, mal dirigé, et par conséquent, pas très bien joué), laisse parfaitement de glace, celui de Charlotte, interprété par la douce, remarquée et toujours un peu trop lisse Anaïs Demoustier, intéresse beaucoup plus. C'est elle qui aura (fera?) les scènes de prostitution les plus marquantes, pas par le trash superflu comme pour Joanna Kulig, mais par le touchant, le violent ou le banal. On remarquera de délicieux plans-séquence, une très bonne lumière et un jeu brillamment nuancé.


Que retenir de "Elles", pour conclure ? Szumowska sait filmer : outre les réussites déjà évoquées, elle livre des plans fixes très soignés, un discret et efficace esthétisme dans la mise en scène, et, de manière générale, une sorte de douceur dans son agréable réalisation. Sa production ne manque alors pas d'un certain charme qui captive pendant quelque temps. Ensuite, il paraît clair qu'à l'image de son personnage principal, elle s'embrouille dans son sujet, se reposant déjà sûrement trop sur son simple postulat, certes intéressant et dérangeant, que les jeunes femmes puissent prendre du plaisir à leur dangereux métier. En découlent beaucoup de moments intéressants; mais le reste est traité avec une sorte de nonchalance non assumée tandis que tous les aspects et conséquences attendus sont brandis les uns après les autres. C'est alors que perce l'ennui, de plus en plus dévorant alors que le film n'arrive pas à trouver quelque chose à dire, et laisse un goût de déception : cette idée sera maintenant classée "déjà faite", et quel dommage qu'elle n'ait pas été saisie en premier par quelqu'un qui aurait su la tirer jusqu'au bout plutôt que d'aveuglément traiter sa surface en profondeur.

jeudi 9 février 2012

"Millénium : Les hommes qui n'aimaient pas les femmes", David Fincher

J'ai lu il y a quelques années les deux premiers tomes de la saga suédoise "Millénium" de Stieg Larsson. Le rythme est haletant, le style est simple, parfois erratique, mais apporte un éclairage souvent captivant sur l'histoire, extrêmement bien pensée et complexe, et les personnages, riches et denses. Cela dit, la longueur du récit m'a temporairement découragé de sa poursuite, et l'envie de consacrer mes lectures à d'autres auteurs a pris le dessus, tant et si bien que ce n'est que ce mois-ci que j'ai rouvert le troisième tome pour en redémarrer la lecture. En somme, j'aime bien "Millénium". Je n'ai pas vu les films suédois, eux-mêmes tirés d'une série télé qui les présente en version plus longue (et que je regarderai préférentiellement à l'occasion). Pour cette adaptation américaine, disons que bon, heureusement que la promotion en est faite depuis longtemps : on a pu depuis passer plus ou moins outre ce sentiment de profond agacement face à cette manie américaine de voler les meilleures réussites européennes pour en faire une resucée inintéressante façon "qui veut gagner des millions". Ne restait que la curiosité.


Je ne peux pas encore m'adonner au passionnant exercice comparatif des versions, mais je dois avouer que j'ai malgré tout une bonne impression de cette adaptation américaine. L'histoire est bien suivie, quitte à ne pas garder le climax pour le dernier quart d'heure mais à s'attarder davantage sur les aboutissants lors de la dernière demi-heure. Certaines libertés sont bien sûr prises : si certaines ne dérangent pas trop (absence du séjour en prison de Mikael), d'autres sont bien plus gênantes, comme des détails de la fin, car même si elles sont en soi de bonnes idées, elles ne justifient pas de dénaturer le travail de l'auteur pour autant. Mais on touche là à l'éternel débat de l'adaptation de livres au cinéma, ainsi closons la discussion en concluant que oui, l'adaptation est imparfaite, mais qu'il nous faut nous contenter du fait que Fincher nous livre ici un film palpitant, dont le récit est cohérent, intelligent et suffisamment fidèle. Et au moins, malgré un générique inquiétant qui semblait confirmer toutes nos craintes face à la potentielle incompréhension du sujet, il ne tombe pas du tout dans l'habituelle et impardonnable dérive d'en faire un film d'action sans fond, mais en garde la subtilité pour en réaliser un film policier complexe.

Le rythme est donc soutenu, et évacue les hésitations des personnages du livre pour construire un récit plus dynamique, particulièrement au début où les événements s'enchaînent à une vitesse folle. Fincher a sûrement retenu ses leçons après son interminable "Zodiac", où l'histoire était infiniment diluée jusqu'à une résolution parfaitement anticlimactique... Ici, par la suite, seront à peu près mis en scène le temps qui passe et le travail astronomique effectué par les deux enquêteurs amateurs. En attendant, l'alternance des différentes histoires avant qu'elles ne se recoupent toutes est intelligente et aide à éloigner tout ennui pendant deux heures et demie. Elle est aidée en cela par une réalisation vive et moderne, qui ne s'attarde peut-être pas assez sur l'esthétisme, mais fait preuve d'une redoutable efficacité, soutenue par une musique adaptée et rarement pesante et constituée de plans à la fois classiques et modernes. Fincher sait ce qu'il veut filmer et comment il veut le filmer, cela se ressent et c'est d'autant plus plaisant.

Le casting n'est pas en reste : certains personnages secondaires trouvent un acteur à leur exacte mesure, tels que Geraldine James, parfaite en Cecilia, et Robin Wright Penn, évidente Erika Berger. Si la multitude de vieux hommes affiliés à la famille Vanger passe davantage inaperçue, il faut reconnaître que Daniel Craig s'impose en tant que Mikael Blomkvist. Malgré les réticences quant à son physique un peu trop "star de cinéma", il délivre là une performance satisfaisante : sans emmener Mikael beaucoup plus loin que son personnage, déjà assez limité dans le développement dans le livre, il en donne un portrait assez fidèle. Là où le bât blesse réellement, c'est justement là où tous les yeux étaient rivés : Rooney Mara dans le rôle de la "nouvelle" Lisbeth Salander.

Lisbeth Salander est le personnage clé et fétiche de la saga, celui sur qui toute l'histoire repose, celui qui a fait ingurgiter ces milliers de pages à des milliers de personnes. Le personnage est novateur, impressionnant et complexe. Il y avait des raisons de s'inquiéter quant à la performance d'une actrice dans ce rôle difficile... Et il se trouve que Rooney Mara, malgré sa transformation physique, n'a pas compris le personnage. C'est à se demander si elle a même lu le livre. Dans une interview, elle confie que Fincher lui a laissé carte blanche pour son interprétation... et elle fait donc de Lisbeth une personne certes surdouée, mais complètement autiste, souvent très gênée socialement, voire ridicule. Là où la vraie Lisbeth Salander, celle de Largsson, avait une extrême confiance en elle et une force morale indestructible. La performance de Mara est incohérente avec le personnage et avec les événements des futurs épisodes, que l'actrice découvrira sûrement pour la première fois avec le script. Espérons que le tir sera alors rectifié, car il s'agit bien là du plus gros défaut du film.

Ainsi, au total, cette nouvelle adaptation de "Millénium", malgré ses libertés prises parfois dommageables, ne tombe pas dans les travers impardonnables des remakes américains et livre à la place un long-métrage haletant, intéressant et sombre, à peine grevé par la piètre performance de l'actrice principale.

jeudi 2 février 2012

"Parlez-moi de vous", Pierre Pinaud

Karin Viard campe le rôle d'une célèbre chroniqueuse radio qui répond aux interrogations amoureuses et sexuelles des Français tout en maintenant sa propre identité sous un secret absolu. Mais étonnamment, le film s'éloigne rapidement de ce sujet tape-à-l'œil pour se focaliser presque entièrement sur la vie privée de cette fameuse Mélina, en fait prénommée Claire, dont la vie en solitaire est grevée par la recherche de ses origines... C'est ainsi qu'elle ira sur les traces de sa mère, qui l'a abandonnée à la naissance, et rencontrera la nouvelle famille de celle-ci.

Le film est donc avant tout un portrait : celui de l'éternel paradoxe de la star anonyme et de la conseillère perdue. Pinaud met un point d'honneur à dessiner son personnage principal : si certaines scènes résonneront bien de la souffrance et de la solitude de Claire, beaucoup d'autres traits de mise en scène et de direction de jeu sonneront très faux. On pense par exemple aux TOC caricaturaux de Claire, son besoin de contrôle beaucoup trop explicité, et son côté bourge bien trop mis en avant en comparaison avec les provinciaux, dans un essai comique raté. De manière générale, le film se plante dès qu'il essaie d'être drôle, malgré une Karin Viard qui fait du mieux qu'elle peut et qui, ce sera dit, joue plutôt bien pendant tout le film ; là encore, mieux dans le drame que dans la comédie.



Parce que côté drame, il se passe vite beaucoup de choses, et en même temps très peu. Le film a l'intérêt de retranscrire une frénésie lancinante : on ressent tous les changements par lesquels passent la vie du personnage, mais aussi cette sorte de lent immobilisme dans laquelle elle se plonge à la fois. Le personnage, malgré ses gros traits, en devient plus touchant, plus humain, dans son constant regard blessé sur les événements. C'est là une des réussites d'une mise en scène autrement bien trop proprette et simpliste. D'ailleurs, certains retournements de situation sont certes honteux de prévisibilité, et le film finit même par arriver à un point où l'on s'inquiète de la façon dont il va se terminer, tant semblent se dessiner un happy end sans ambition.


Mais c'est là que le film trouve tout son intérêt, celui qui, malgré ses défauts, le fait sortir de la surface et de la moyenne des films français. Sans trop en révéler, disons qu'il se finit d'une façon à la fois touchante, intelligente, réaliste et sincère. Après une scène tout à fait démentielle où le personnage sort enfin de ses gonds pour réclamer l'amour qui lui est dû, elle s'assagit. Si sa vie n'en finit pas métamorphosée, le très beau discours de fin démontre, par son écriture fine, les changements, nécessaires et suffisants, qui se sont produits en elle grâce à toute cette histoire. C'est en ça que le film devient bon et intéressant : il nous aura fait croire jusqu'au bout qu'il se laisserait aller aux pièges de la facilité, quand soudainement il se redressera pour offrir une fin, et donc une histoire, à la fois juste, belle et vraie.

mardi 31 janvier 2012

Ce que l'on écoutait en Janvier 2012, à usage de nos descendants.

Bon.
Alors.
Euh.
Oui, bon, voilà : comme vous pouvez le voir, j'ai respecté ma tradition : je vous fais un article "music time capsule" pour ce premier mois de 2012. C'est déjà ça.

Mais il est des mois, comme ça, où on a peu de découvertes musicales. En ce début d'année, attiré par d'autres choses, j'ai écouté peu de musique. A fortiori, j'ai écouté peu de musique nouvelle. J'ai profité de l'argent de Noël pour m'offrir quelques disques, mais presque uniquement des disques que je connaissais déjà et que j'avais envie de posséder, à moitié dans une visée parfaitement consumériste, à moitié dans un objectif de soutien des artistes parce que je suis quelqu'un de bien, moi. Bon. Quoi qu'il en soit, voici ce que j'ai écouté en janvier 2012 (et dont je ne vous ai pas encore parlé ces derniers mois).

Eels - Daisies of the Galaxy

Le seul nouveau disque de la playlist "Janvier 2012" sur mon iPod. J'ai toujours aimé Eels, et depuis quelque temps, j'ai décidé d'y prêter une oreille plus attentive, album par album. "Beautiful Freak" était comme dans mes souvenirs du groupe, mais avait cette inattendue patte un peu expérimentale, très roots, avec un son particulièrement spontané. En comparaison, "Daisies of the Galaxy" est plus posé, présente un rock toujours aussi bon mais plus léché, avec moins d'aspérités. Les chansons se découvrent comme des petites pépites presque indépendantes : la joyeuse balade "I Like Birds", l'éternel hymne "A Daisy Through Concrete", ou encore la triste "It's a Mother Fucker". C'est donc dans un autre dynamisme que se place cet album : le groupe semble s'assagir un peu, mais ne perd pas dans la qualité, et garde son originalité, avec notamment l'inclusion de la piste "Estate Sale" qui vient scinder l'album, ou le dernier morceau : l'énergisant "Mr E's Beautiful Blues".




Bon, on en est là pour les découvertes du mois. Mais puisque j'ai pris le temps en ce mois de janvier de ré-apprécier d'anciens albums, je vais vous en faire part, et vous n'avez même pas votre mot à dire, parce qu'ici, c'est moi qui commande, ok ? Bon.

Radiohead - Amnesiac
Radiohead est le meilleur groupe au monde. Voilà.
"Amnesiac" suit le meilleur album du meilleur groupe au monde, "Kid A". Il en est le direct successeur, presque le petit frère, il contient d'ailleurs des pistes additionnelles de son prédécesseur. A ce titre, il n'est que peu surprenant que l'album soit tout aussi réussi. "Amnesiac", c'est l'urgence de l'intro rythmée "Packt Like Sardines in a Crushd Tin Box", qui sonne comme une alarme qui se déclenche autant qu'une mélodie dansante. C'est aussi la minimaliste "Pyramid Song", qui semble monter progressivement vers un triste orgasme, et "Pulk/Pull Revolving Doors", en constant aller-retour vers un électro presque inquiétant. "Amnesiac", c'est la mélodie de "Knives Out" et l'instrumentation de "I Might Be Wrong", les expérimentations jazz de "Life in a Glasshouse" avec le son lancinant de "Hunting Bears" : Radiohead se tient toujours en parfait équilibre entre la chute imminente et le sommet atteint, donnant naissance à une perfection musicale inégalée. La sereine urgence. Parce que "Amnesiac", c'est aussi l'hypnotique "Morning Bell/Amnesiac" dont les supplications semblent intemporelles, et surtout l'indescriptible "You And Whose Army?", au-delà des mots, meilleur titre de l'album.
Radiohead est le meilleur groupe au monde. Voilà.




Brisa Roché - Takes

Vous voyez, ce genre d'artiste assez peu connu du grand public mais que vous adorez plus que tout ? Dont  vous jurez le génie à tous vos amis à qui seule la chanson la plus connue dit vaguement quelque chose ? En ce qui me concerne, c'est Brisa Roché, bien que la belle soit de plus en plus reconnue grâce à son talent évident. "Takes" est son deuxième album. Brisa a la particularité de changer totalement de style à chaque opus : le premier, "The Chase" est très jazz, et le plus récent, "All Right Now", complètement rock'n'roll, tandis que ce second disque est plutôt folk-acoustique. Mais à chaque fois, la qualité est au rendez-vous. "Takes", c'est comme une longue traversée en voiture de la Californie déserte : on alterne entre des hymnes diurnes, parfaitement enthousiasmants et indémodables, tels que le célèbre "Whistle" ou "Breathe In, Speak Out" et le fantastique "Heavy Dreaming" ; et des balades nocturnes, mystérieuses et secrètes : "High", "Halway on", ou le psychédélique "Ali Baba"... Entre temps, le charme à la fois sensuel et quelque peu ingénu de la chanteuse fait mouche, grâce à une voix tout à fait unique et un sens de l'instrumentation merveilleux. L'album possède donc cette continuité d'ensemble, tout en contenant des pépites acoustiques comme l'incroyable "Hand on Steel" et des chansons à la fois rythmées et lancinantes à la "The Choice" ou "The Building". Brisa Roché est inclassable, et pourtant elle réussit à tous les étages : sa musique est irrévérencieuse, originale, douce, piquante et délicieuse. Les textes ont une force d'expression rarement égalée, et aident à créer cette ambiance particulière, pleine de soleil d'hiver et de clair de lune, que Brisa Roché, artiste entière, dépeint par sa musique à la fois spontanée et recherchée.




Jeanne Cherhal - Charade


Jeanne Cherhal fait partie de ces artistes français qui risquent à tout moment de devenir énervants et lassants. Les vieux de l'ancienne "nouvelle scène française" d'il y a presque dix ans (Bam, dans ta gueule, le coup de vieux.), celle qui avait charmé par le vent de nouveauté qu'elle amenait sur la musique française qui se résumait avant cela à six ou sept mastodontes et une multitude de chanteurs qui collectionnaient les reprises inintéressantes. On s'était extasié de cette réappropriation du concept "chanson petite histoire" de Brassens avec les instrumentations d'aujourd'hui... et puis on s'était est lassé. Ensuite, ne sont restés debout que ceux qui ont su exploiter leur spécificité supplémentaire (à condition d'en avoir une). En ce qui concerne Jeanne Cherhal, malgré la faiblesse de sa voix, ce sont son talent au piano, son énergie et son humour qui l'ont sauvée. Après "L'Eau", un album aquatique étonnamment riche, elle est revenue il y a quelques années avec cette "Charade". Musicalement, il est moins diversifié que son prédécesseur : ce sont surtout des cordes et toujours du piano. Quant aux thèmes, l'évolution amorcée suit son cours : on met de côté la chansonnette amusante pour arriver à de vrais morceaux beaux et graves, aux textes simples mais forts, tels que l'hymne "Plus rien ne me fera mal" ou la déclaration "J'ai pas peur". Jeanne Cherhal a trouvé là une nouvelle recette qui potentialise ses forces passées tout en allant de l'avant : elle réussit à saupoudrer de son humour candide des textes intéressants enrobés dans une musique plus sobre et posée. A ce titre, on est à la fois intéressé et amusé devant "Hommes perdus" ou "Qui me vengera". Assagie, elle s'amuse encore, mais son travail est plus sérieux, plus mature, plus intime aussi : la très jolie "charade" dispersée le long de l'album forme un très beau morceau. Si la plus belle chanson reste une reprise, la superbe "Mon corps est une cage", qui met Jeanne face aux limites de ses propres textes en comparaison, on se dit qu'elle est sûrement en train de devenir elle-même une artiste émancipée et grande.


lundi 30 janvier 2012

"Tomboy", Céline Sciamma

C'est la touchante et tragique histoire d'un enfant qui est le fils et le grand frère parfaits, et qui arrive à se faire des amis et même une amoureuse dans son nouveau quartier... mais qui, à son grand dam, est en fait une fille.


Pour une telle histoire, tout repose presque entièrement sur le casting du rôle principal, bien évidemment. Le choix de Zoé Héran pour interpréter Laure/Mikaël est impeccable : la très jeune actrice, légèrement grimée, parvient à une apparence parfaitement androgyne. Tant et si bien qu'elle finit par ressembler encore plus à un petit garçon. Tant et si bien que l'on a très souvent du mal lors du film à se rappeler qu'il s'agit en fait d'une petite fille. Tant et si bien que l'on en vient à oublier le tout parfois parfois et penser que c'est un petit garçon qui cache un autre secret. Et c'est peut-être là la plus belle réussite du film : brouiller les limites du genre jusque dans l'esprit du spectateur. Que Laure soit Laure ou Mikaël, pour finir, n'a plus d'importance pour personne. Cela tient aussi bien sûr à un minutieux travail de direction de Zoé Héran, qui, malgré le recours fréquent à la même expression, offre une performance assez remarquable pour un enfant, parvenant à ne jamais être agaçante et toujours juste.


Au-delà du portrait d'une enfant qui est dramatiquement née dans le mauvais corps, "Tomboy" est avant tout un récit sur un âge de la vie. C'est en effet une fascinante plongée dans l'enfance qu'effectue là Céline Sciamma, avec une justesse incroyable. Il est impossible de ne pas être acculé par de nombreux souvenirs personnels et intimes lorsque l'on regarde "Tomboy" : les occupations et les préoccupations des enfants y sont retranscrites avec la candeur et l'innocence nécessaires. La photographie et la réalisation, douces et affutées, contribuent à créer cette ambiance de jeux et de premières fois. L'intelligente caméra de Sciamma capture ainsi l'enfance dans tout ce qu'elle a de beau et de cruel, d'insouciant et de soucieux, de doux et de violent. A ce titre, les relations entre les personnages sont crédibles et recherchées : les amitiés infantiles et les premières amours sont touchantes, dans leur côté dérisoire et pourtant indispensable. En ce qui concerne les parents, Mathieu Demy et Sophie Cattani sont bons mais leurs personnages apparaissent un peu trop parfaits dans leur ouverture sans faille à la potentielle transsexualité de leur fille de dix ans : une simple discussion entre les parents aurait suffi à régler le problème. Si le personnage de la petite sœur est parfois un peu trop instrumenté pour faire sourire le public, ce léger défaut est totalement éclipsé par le portrait touchant d'une relation sororale qui se déroule en toute simplicité.

En fait, le film semble nous dire tout simplement que, concernant les choses qui peuvent nous sembler étranges, il suffit tout simplement de les considérer autrement pour qu'il n'y ait plus aucun problème. Une réussite pour Céline Sciamma.


samedi 28 janvier 2012

"Take Shelter", Jeff Nichols

"Take Shelter" rapporte l'histoire d'un homme qui commence à faire d'inquiétants cauchemars apocalyptiques : malgré ses antécédents familiaux de schizophrénie, il penche de plus en plus vers la thèse comme quoi la tempête qu'ils annoncent est en fait imminente...


C'est donc dans l'Est des Etats-Unis que se déroule le film : pavillons proprets, champs à foison et menaces de tornades sont au programme. Les hommes travaillent au chantier tandis que les femmes organisent des soirées, et les LaForche sont ainsi représentés comme une famille américaine banale. Bien que ce soit sûrement une des choses qui mènera le protagoniste dans la peur et la folie, ce trait ne sera jamais vraiment appuyé : si ce n'est une critique, au moins un regard plus prononcé sur l'Amérique d'aujourd'hui aurait été sans doute appréciable, sans pour autant tomber dans l'habituel et émétique parallèle sur la crise économique. Néanmoins, l'ambiance est bien posée, grâce aussi à une photographie très travaillée et une qualité d'image impeccable, dans cet environnement à la fois citadin et rural. Là se lie un éternel rapport de l'homme à la terre, qui sera subtilement remplacé au cours du film par l'obsession de l'abri, qui finira par occuper chaque scène, à l'image de sa prépondérance dans l'esprit paniqué de Curtis LaForche.

C'est donc le point de vue de Curtis qui est utilisé lors de tout le long-métrage. La performance de Michael Shannon ne laisse pas à désirer, bien qu'il soit parfois légèrement éclipsé par l'immense et sublime Jessica Chastain, qui est définitivement en train de s'établir une place parmi les meilleures actrices du moment. Ainsi, le spectateur connaît, comme le personnage principal, l'oscillation épuisante entre les rêves et la réalité. Malheureusement, le schéma narratif des rêves étant extrêmement redondant, leur intérêt est rapidement réduit une fois que l'on en a compris le principe, et il est de plus plombé par une réalisation pseudo-film-d'horreur mal venue. L'intérêt se situe plutôt du côté de la réalité, où l'on assiste à la lente descente de Curtis LaForche dans l'obsession paranoïaque. Si cette évolution peut être intéressante à regarder car le personnage est ciselé avec réflexion, il apparaît néanmoins que très rapidement, l'enjeu s'essouffle et le film devient beaucoup trop long : on se retrouve à observer Curtis évacuer progressivement de sa vie tous les éléments qui l'effraient, et sa vraie plongée dans la panique arrive abrupte mais arrive tard.

C'est alors que la limite entre le réel et l'imaginaire devient intéressante, voire trépidante, amenant le public à s'interroger à chaque péripétie sur la véracité des cauchemars : Curtis est-il fou ou voyant ? L'interrogation sans cesse renouvelée parvient à être trépidante vers la fin du film. Elle est malheureusement gâchée par une très mauvaise fin, à la fois superflue et surtout non assumée. Nichols, au lieu de s'arrêter sur un merveilleux passage, après une scène riche en tension et en émotion, choisit d'ajouter une dizaine de minutes inutiles, comme pour créer un dernier twist tout à fait dispensable, comme s'il voulait épaissir son histoire par un dernier retournement de situation. Mais le film, trop occupé à montrer les incessantes pérégrinations mentales de son personnage, n'a pas préparé le terrain pour cette fin. Et surtout, l'interprétation laissée ouverte au spectateur sonne davantage comme une paresse que comme une idée de génie.

Si "Take Shelter" a été encensé par la critique (4.6/5 sur Allociné), rapproché de la portée métaphysique de "The Tree Of Life" ou de la toute-puissance narrative et suggestive de "Melancholia", il convient ici de calmer les ardeurs. Le film de Nichols est certes bon, mais se cache trop derrière sa réalisation réfléchie, ses acteurs talentueux, sa mise en scène précise, pour dissimuler son incapacité à mener une critique, dresser le portrait d'une génération ou tout simplement dire quelque chose. A la place, le soufflé retombe un peu : après une histoire un peu lente mais qui comporte des scènes très réussies et des idées captivantes, tout est saboté, comme si soudain Nichols craignait qu'on lui reproche son manque de créativité. On aurait préféré une œuvre cohérente et moins prétentieuse - dommage.

vendredi 27 janvier 2012

"Bruegel, le Moulin et la Croix", Lech Majewski

Cet étrange film historique retrace une journée pendant laquelle vivent les personnages du tableau "Le Portement de Croix" de Bruegel l'Ancien, journée expliquant ses choix de composition de l’œuvre.


Ce qui choque tout de suite, ce sont les procédés esthétiques utilisés absolument inédits. Les décors mélangent décors réels, images 3D et inclusions picturales (dudit tableau, donc). Le résultat est toujours beau et hybride, à la fois suranné et moderne, plat et en relief, faux et réaliste. Il baigne le long-métrage dans une ambiance particulière, entre l'exercice de style et la restitution historique. Parce que ce qui fonctionne également, c'est l'intérêt porté, à travers la toile et le film, pour l'effet direct des grands événements historiques (ici, l'occupation par les Espagnols) sur la vie quotidienne de personnages issus de tous les milieux. L'action se déroule loin des palais royaux et l'intérêt n'en est encore que plus saisissant, lorsque l'on observe la vie d'enfants insouciants et de femmes endeuillées. Se concentrer non pas sur les enjeux géopolitiques, mais sur les para-phénomènes, sur les conséquences sociales d'un tel régime, les réactions familiales après les exécutions. Les émotions plutôt que les décisions, afin de coller au mieux à l’œuvre de Bruegel.


Car c'est là une réelle explication cinématographique de cette toile magistrale qui comporte des centaines de figures. Le symbolisme y est décrypté, la composition en est expliquée, le contexte en est restitué. Bruegel apparaît, grâce à Rutger Hauer, parfaitement plongé dans l'époque, comme un triste observateur de sa génération, qui décide d'en rendre compte par ses moyens presque discrets. Le tableau n'est pas encore important en tant qu'objet, comme aujourd'hui, mais en tant que pamphlet. Le film est donc un film d'histoire, tant il rapporte avec plus de justesse qu'un manuel scolaire en serait jamais capable, les conditions de vie de nos ancêtres, lors des conflits politiques dévastateurs d'alors ; mais c'est surtout un film d'histoire de l'art. A ce titre, on aurait envie que la caméra s'attarde encore plus longuement sur le tableau lorsque, dans un long plan final, elle s'en écarte comme si elle en sortait, elle qui l'a filmé sous tous les angles pendant 1h32. Certains plans sont d'ailleurs magistraux, comme l'étude presque mystique du fameux moulin, dont Majewski part à l'ascension vertigineuse.


Dans cette analyse profonde, la majestueuse Charlotte Rampling se fait presque trop voir, telle un anachronisme ou une inclusion noble là où elle n'aurait plus rien à faire, malgré son utilisation merveilleuse en tant que madonne endeuillée. Ainsi l'émotion perce malgré la lenteur de l'histoire, qui en désintéressera sûrement certains, mais sonne au contraire comme une lente et précise observation de la toile, presque comme une leçon sur le faible temps passé dans les musées devant chaque œuvre d'art, que l'on consomme maintenant comme des frites ou des serviettes, là où leurs créateurs ont passé des heures à s'adonner à une minutie incommensurable. Majewski nous emmène sans hésiter au cœur de cet art, et offre ainsi une expérience esthétique et intellectuelle terriblement ambitieuse, et parfaitement hors-du-commun.


lundi 23 janvier 2012

"Las Acacias", Pablo Giorgelli

J'aime le cinéma sud-américain. Voilà. Il faut dire que l'an dernier, avec Medianeras et Bonsai, il était difficile de ne pas en venir à cette douce conclusion. Alors j'ai envie de sauter à la généralisation excessive et dire que j'aime le cinéma sud-américain. J'en connais une qui me dira sûrement que yé né dois pas rhénéraliser comme ça, qué yé né vois qué les deux meilleurs films par an de trois pays. Et c'est vrai. Alors, contentons-nous de : J'aime le cinéma sud-américain qui parvient jusqu'en France. "Las Acacias", quant à lui, parle d'une rencontre. Rubén, camionneur mutique, accepte d'emmener Jacinta et son bébé Anahi du Paraguay à Buenos Aires.


C'est donc une sorte de road movie latin, avec la traversée d'une Amérique du Sud représentée chaude et poussiéreuse, disproportionnellement immense et pourtant étrangement homogène, unie par cette langue commune. Les originaires du même pays sont des voisins, et les voyages de plusieurs jours sont monnaie courante. Le paysage défile par les fenêtres du camion, et aussi par le rétroviseur de Rubén qui ne regarde jamais en arrière. A l'intérieur du véhicule, trois personnes : Jacinta va refaire sa vie, Anahi vient de commencer la sienne, Rubén a mis la sienne entre parenthèses depuis des années. Et tous voyagent ensemble.


La cohabitation se fait dans le silence. La grande réussite du film, c'est sa capacité incroyable à l'économie verbale. Pour quelqu'un d'aussi délicieusement logorrhéique que moi-même, c'est inconcevable ; et pourtant, Giorgelli y parvient avec brio. Toutes les conversations qui n'ont pas lieu entre Rubén et Jacinta sont évacuées, elles se passent en extérieur, sans son, du point de vue de celui qui n'y participe pas ; ne sont laissées que les quelques conversations extérieures qui dessinent davantage et à demi-mots la relation touchante et tacite qui lie progressivement les deux personnages. Et leurs dialogues à eux sont rares, distillés au compte-goutte : c'est plutôt par une multitude de situations, de réactions, de regards et d'actions que l'on va comprendre l'évolution des sentiments. Une telle étude de la communication extra-verbale est fascinante. Elle tient beaucoup au jeu des merveilleusement bien castés Hebe Duarte, et surtout Germán De Silva, attachant et bouleversant en ours bourru. Quant à la très jeune Nayra Calle Mamami, on s'étonnera d'un tel niveau d'éveil à son âge, mais elle sera souvent un peu trop utilisée pour le côté "bébé mignon qui attendrit l'assistance". 

mais bon oui d'accord ok c'est vrai qu'elle est mignonne.
Et c'est donc sur ce trajet interminable que se trace le chemin des personnages : les détails sont aussi dilués que la route est longue. Aussi le spectateur est-il subtilement amené à lui aussi ressentir ce sentiment de langueur, à contempler l'admirable mise en scène granuleuse, chaude et sale, la lumière argentine et les décors sud-américains, comme on regarderait le paysage par la vitre en attendant d'arriver. Et quand le but pointe enfin, c'est dans une véritable frénésie que l'on est lancé : tout comme les personnages, on sait que tout va se jouer maintenant, que la tacite relation va devoir se verbaliser ou disparaître, et on vit intensément chaque minute de ce rythme qui refuse cruellement de s'accélérer, jusqu'aux deux scènes de fin où les performances des acteurs s'épanouissent puissamment. Alors, on peut rentrer chez soi, faire le chemin dans l'autre sens mais, comme Rubén, y penser encore et regarder en arrière.


mardi 17 janvier 2012

"Let My People Go !", Mikael Buch

Ruben est un Juif homosexuel français habitant en Finlande. Le décor est posé ? Ajoutez à cela qu'à cause d'un burlesque malentendu, il va se retrouver sans emploi, sans amoureux et sans pays, et devoir s'en retourner dans sa famille très traditionnelle et un peu timbrée, sans jamais savoir où est sa place. Mikael Buch présente donc un film porté à bout de bras par Nicolas Maury, son acteur principal, au milieu d'une réflexion sur la religion, la famille, la sexualité, l'amour et tutti quanti.


Avec une mise en scène amusante, volontairement et délicieusement kitsch, le film se fraie une voie dans la comédie. Malgré ses multiples maladresses, il présente néanmoins plus d'originalité que quinze autres comédies françaises réunies, qui vient faire efficacement oublier la pauvreté de l'histoire qui ne se résumera qu'à une succession de scènes drôles ou ratées lors d'une pérégrination du personnage au milieu des membres loufoques de sa famille alors qu'il cherche à retrouver un sens à sa vie et une réponse à ses questions. Contre toute attente, le résultat tient alors la route par le charme désuet des films qui ne se prennent pas au sérieux, assument leurs erreurs et apportent une ambiance joyeuse et hétéroclite à une jolie histoire d'amour.


Au vu du synopsis, vous pouvez aisément comprendre que c'était donc là un concept parfaitement casse-gueule. Parler pédé au cinéma, c'est un peu épineux. Parler juif, ça l'est tout autant, en fait. En ce qui concerne ce dernier aspect, le bât blesse immédiatement... Si l'on a l'impression que le film tente de nous dire "oui c'est cliché mais les clichés existent pour des raisons", on en garde surtout l'idée écourtée de "oui c'est cliché". A ce titre, s'enchaînent des situations toujours rocambolesques et certes parfois comiques, mais trop dans la démesure superflue. Cependant, ce thème omniprésent parvient à se fondre relativement avec celui de la famille et les portraits de chaque membre se succèdent avec aisance et humour, par un montage intéressant qui, en réalité, ne laisse pas de place à l'ennui malgré la relative vacuité de l'intrigue en tant que telle. En effet, beaucoup de scènes, misant trop sur le potentiel d'une situation, prennent un peu l'eau, mais tout cela sera finalement compensé par les doutes idéologiques de Ruben, sublimés en une très jolie scène de discussion avec le rabbin.


Au contraire, en ce qui concerne le traitement de l'homosexualité, notamment dans une famille religieuse, le scénario de Mikael Buch s'en tire plutôt haut la main : les membres de la communauté connaissent et acceptent à leur façon l'orientation sexuelle de Ruben, qui lui-même la vit bien. Les différentes réactions sont recueillies avec une grande justesse, notamment les réticences rationnalisantes maternelles et le grand frère bourru mais jamais homophobe. Le film est bien sûr aidé en cela par l'interprétation très naturelle et spontanée de Maury et par sa voix de tapette. A l'image de tous les autres aspects de l’œuvre, si des dérives sont constatées (toute cette histoire burlesque, exagérée et trop longue avec le vieil avocat), elles sont largement rattrapées par des moments simples d'une redoutable émotion (subjectivité inside), notamment dans les difficultés de la mère, finalement vaincues lors de la scène finale qui parvient à transformer ce film qui jongle entre les genres en pure et réelle histoire d'amour.


lundi 16 janvier 2012

"Louise Wimmer", Cyril Mennegun

Louise Wimmer, bientôt cinquante ans et un visage taillé au couteau, vit dans sa voiture après un échec familial. Entre un travail miteux, les dettes qui s'accumulent de toutes parts et les demandes sans cesse différées pour avoir un appartement, elle tente de résister à la pression.


Louise Wimmer est Corinne Masiero. Cette phrase digne d'une promotion américaine, tout le monde s'entête à le répéter, et pour cause : Corinne Masiero est Louise Wimmer, Louise Wimmer est Corinne Masiero. Une telle adéquation de l'acteur au personnage n'avait pas été remarquée depuis longtemps ; la performance est incroyable. Le film tient de tout son poids sur les maigres épaules osseuses de l'actrice, qui semble se jeter corps et âme dans la peau de l'héroïne à chaque scène. Ainsi, tout "Louise Wimmer" tient sur Louise Wimmer, qui tient sur Corinne Masiero. En conséquence, la réalisation, quant à elle, se fait souvent gentiment oublier, un peu simple et frileuse, avant de percer à travers des idées de mise en scène absolument géniales, comme la magistrale et courte scène où Louise voit une prostituée tourner autour de sa voiture, comme l'idée et la hantise de devoir elle aussi s'y résoudre, juste après une scène où le spectateur est conduit à y penser lui-même.


C'est donc surtout Corinne Masiero qui va porter le film d'un bout à l'autre, rendant son personnage étrangement fascinant et jamais détestable, malgré (ou en raison de) ses failles et ses échecs. C'est un peu subjugué qu'on la regarde évoluer dans tous les aspects de sa vie : mère déchue, épouse partie, amante fermée, professionnelle incomprise, amie déchirée, femme complexe et droite, et surtout victime sociale. Louise Wimmer devient un portrait de la solitude moderne. Toutefois, un portrait est par définition figé ; à ce titre, le film apparaît parfois un peu trop statique et, à l'image de son héroïne, va de l'avant parce qu'il le faut, sans autre but que l'attente de la résolution. En attendant, l'intrigue est faible ou inexistante ; si c'est donc justifié et excusé par la performance fascinante de Masiero, l'absence d'enjeu se fait parfois cruellement ressentir. Le film s'arrête sur une résolution logique mais simple, et signe alors un léger manque d'ambition. Cependant, heureusement, en ressortant de la salle, ne reste que le souvenir du visage de Louise Wimmer, hargneuse, blessée et courageuse.