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jeudi 30 janvier 2014

"Yves Saint-Laurent", Jalil Lespert

Ah, le fameux et ô combien lucratif genre du biopic...


C'est le jeune (et je me permets de dire "jeune" parce qu'il a l'âge que j'aurai dans moins d'une semaine, grands dieux !) Pierre Niney qui interprète Saint-Laurent, d'une manière très sensible et impliquée. On peut en effet toujours craindre, quand un acteur joue une personne non-fictive, que cela lui bride tout élan de créativité - Niney fait tout l'inverse : il réinvente Saint-Laurent, l'incarne précisément, mais avec un dévouement et un enthousiasme empreints de respect, et c'est à la fois amusé et impressionné que l'on assiste à cette méticuleuse métamorphose. Ce portrait est souvent attendu, mais conserve une richesse certaine en exposant les contradictions et les tourments de son protagoniste : on découvre, ou redécouvre, Yves Saint-Laurent comme un artiste maudit, un créateur anxiodépressif, un homosexuel dans les années 60, un fêtard excessif, un génie en souffrance.


Il s'agit aussi, et bien sûr, d'une immersion dans le monde de la mode, dépeint comme intemporel, tant il sera presque l'unique marqueur de la temporalité. Les robes, véritables, sont évidemment magnifiques, et les redécouvrir ici est un plaisir. On aurait aimé explorer encore davantage l'influence que "YSL" commence à avoir sur le monde, l'effet que ces robes ont eu sur les femmes et les mœurs de l'époque, les réactions au-delà des quelques coupures de journaux et du cercle d'Yves (dont Victoire Doutreleau, magnifique Charlotte Lebon que l'on aura cependant préférée dans "La Marche"). Loin de l'extravagance de ces collections, la mise en scène s'avère bien sage et rangée. Et alors que la narration suit ce flot sans trop de longueurs, les différentes péripéties posent, comme toujours, la question de leur véracité ; à quel point sont-elles romancées ? Sûrement beaucoup, ce qui diminuera parfois l'originalité du sujet. Victime de son genre, l'histoire se perdra parfois entre nécessité de retranscription des faits et utilité scénaristique : par exemple, certains personnages (comme celui de Loulou de la Falaise) ne trouveront jamais de raison d'être ; mais au moins, elle saura éviter de justesse l'habituel schéma des biopics "gloire - déchéance".



Parce que le récit se relève surtout en une histoire d'amour, celle qu'Yves partage toutes ces années avec Pierre Bergé, interprété par Guillaume Gallienne, et qui a, apparemment, surveillé le long-métrage avec le soin acharné qu'on lui découvre dans le film. Dès lors, la voix-off de Bergé, quoi que souvent trop explicative et superflue, revêt un aspect assez émouvant : on ne sait plus si c'est Gallienne ou Bergé, le faux ou le vrai. Ce qui reste clair, c'est la puissance de cet amour surpuissant et irrationnel qui fera des deux hommes des compagnons jusqu'à la mort, et même après au vu des projets que Bergé mène en le nom de Saint-Laurent. Et ce malgré les trahisons, les incompréhensions, les bagarres, les tromperies. Serait-ce ça, le grand amour ? Les amours pures et éternelles auraient-elles la prétention de résister ainsi à toutes les bavures ? Ou alors ce type de lien, possessif et autodestructeur, est-il déraisonnable ? Peut-être qu'on se pose les questions, peut-être qu'on est juste ému de cette dernière déclaration d'amour, d'un homme à son conjoint défunt, du monde à un artiste parti.


jeudi 11 juillet 2013

"L'Inconnu du Lac", Alain Guiraudie

Le nouveau film d'Alain Guiraudie a fait parler de lui par les réactions homophobes qu'il a entraînées de la part de certains Français à l'esprit étriqué, mais aussi, et heureusement, par ses qualités cinématographiques. Il raconte une rencontre dangereuse entre deux hommes au bord d'un lac réputé pour les liaisons homosexuelles, et au fond duquel on retrouve bientôt un cadavre...

ohlalalalala qu'elle est choquante cette affiche

L'unité de lieu de cette plage d'eau douce procure le caractère intriguant du huis-clos, les personnages existant seulement dans ce contexte particulier, tout en proposant un cadre magnifique. La lumière naturelle qu'elle offre notamment sublimera l'image et baignera l'ensemble du film dans une chaleur incomparable, propice au récit qui s'y déroule et à la représentation du corps qui l'accompagne. L'efficace simplicité de la mise en scène en ressortira à l'image de ces journées estivales : claire et éclatante, parfois pesante et étouffante.


L'ambiance est parfaitement posée pour contraster avec la chair débordante, la peau omniprésente, moite, tirée ou flasque, glabre ou poilue, de tous les figurants nudistes, dont la multiplicité des physiques associe réalisme et absurdité, naturel et grossièreté. C'est là l'exploit du cinéaste : intégrer dans son récit le corps masculin sous toutes ses formes et dans tous ses angles, tour à tour alléchant et répugnant, suggéré et exhibé. Et tous ces corps exultent, bien sûr : Guiraudie va jusqu'au bout en montrant des scènes de sexe gay. C'est finalement cette audace que l'on retiendra le plus de son œuvre : les pratiques homosexuelles enfin représentées sans pudeur et sans fausseté. Malheureusement, il ne parviendra pas à retranscrire leur érotisme, et s'enfermera dans une pornographie peu intéressante, malgré l'atmosphère bouillonnante.


A travers ce bordel maîtrisé, ce lieu de non-droit, des hommes se croisent : le plus touchant restera Patrick d'Assumçao, et le sort réservé à son personnage de spectateur ambigu constitue la preuve d'un réel talent quant à l'écriture de personnages. Face à lui, Frank, jeune homme perdu et éperdu, assiste à un crime et succombe à son attirance pour l'assassin. L'ambivalence de cette attraction aurait gagné à être exploitée davantage, et le développement de la relation entre Frank (Pierre Deladonchamps) et Michel (Christophe Paou) apparaît parfois un peu bancal. Comme le dira, en sentence et conclusion, l'antinomique inspecteur (Jérôme Chappatte) : "Vous avez une drôle de façon de vous aimer". Parce que pour finir, qui est "l'inconnu du lac" ? Est-ce vraiment ce noyé, ou bien ce ténébreux tueur mystérieux, ou encore le pauvre Frank, esclave de sa passion ? Sans répondre à cette question, Guiraudie finit par transposer l'ambiance qu'il a su créer pour en faire un univers brillamment anxiogène, dans une fin perturbante et haletante.


jeudi 24 janvier 2013

"La Parade", Srdjan Dragojevic

Il y aurait fort à parier que la date de sortie du film ne soit pas tombée par hasard. Et pour cause : ce film traite d'homophobie... S'il s'agit de la dramatique situation en Serbie, la résonance avec les actualités parfois aussi peu glorieuses en France se fait claire.


Pendant les premières scènes, les personnages sont présentés, puis des liens improbables rapidement les unissent. Ce sont ces relations absurdes qui vont finir par créer l'histoire, touchante, drôle et originale, quand Lemon, un criminel de renom, pour sauver son histoire d'amour avec l'ingénue Pearl, se voit contraint de protéger la première Gay Pride de Belgrade, organisée par Mirko et son petit-ami Radmilo, qui très rapidement doit accompagner Lemon tout autour de la Serbie pour rameuter les autres peuples contre lesquels le malfrat s'est battu, afin de défendre cette cause qu'il a lui-même beaucoup de mal à soutenir... L'intelligence des rapports et l'aisance avec laquelle un scénario futé se construit ornent ce scénario d'une fraîcheur et d'une singularité rares. Au-travers de cela est parsemé un humour toujours potache, souvent attendu, parfois fin, globalement efficace.


Et puis soudain ce joyeux bordel, ce méli-mélo narratif bien maîtrisé, cette succession de gags et d'échanges inattendus stoppe net. De comédie, le film devient engagé. En fait pas du tout feel-good movie, "La Parade" surprend par un réalisme assumé et cruel. Le message de tolérance scandé avec force rires et coups de coude depuis le début du film, celui qui soulignait avec ironie et légèreté que l'on est tous la minorité de quelqu'un, se trouve soudain gravé dans la chair. Un éclat de rire brutalement interrompu. Le dénouement qu'on voyait se profiler ne pointe pas alors que l'histoire fait enfin dans la subtilité pour une conclusion en demi-teinte. Le film se renfrogne, son propos est évident et sans appel, et ses personnages hauts en couleur n'ont plus de poids face à lui. Il montre tout de même que l'espoir existe, mais qu'en attendant, tout le temps, partout, la lutte continue. A bon entendeur.


mardi 22 janvier 2013

"Yossi", Eytan Fox

Yossi est un vieux pédé. (Et bim, avec cette phrase, "Assurément" conservera, si besoin en est, sa top place dans Google avec le mot-clé bien connu.) 


 Vieux parce qu'il a plus de trente ans et que dans la cruauté du monde gay hyper-narcissique, si tu es trentenaire et que tu ne passes pas le plus clair de ton temps à forger ton corps selon les critères très précis du canon de beauté homo, tu es vieux et dégueu. C'est sans doute là la première réussite du film d'Eytan Fox : montrer la difficulté pour un homo pas forcément magnifique d'avoir une vie sexuelle et affective. Et ce même en Israël, car c'est à Tel-Aviv que Yossi exerce en tant que cardiologue bourreau de travail et esseulé. A un rythme lent et contemplatif, des scènes sombres et sèches suivent sa vie d'homme qui ne sait plus s'assumer, qui rate les occasions qu'il prend et qui ne sait pas prendre les occasions dont il pourrait tirer profit. Pendant longtemps, le film se contente de dépeindre avec goût cette vie pleine d'hésitations et d'errances, cette vie à côté de laquelle Yossi passe. 


Et puis, au fil de ce voyage flânant, une rencontre, inespérée et impossible. Yossi, le très bien choisi Ohad Knoller, admire Tom (Oz Zehavi) un jeune et beau militaire homo, dont le train de vie n'a rien à voir avec le sien. L'histoire qui en naît tant bien que mal est sûrement un peu poussive, un peu facile même, mais la sensibilité avec laquelle elle finit par s'établir est un touchant et délicat message d'espoir. Notamment dans une scène où les deux hommes se mettent à nu, finalisant le portrait d'un homme qui a fini par se détester à cause de tous ceux qui l'ont rejeté, des deux côtés, lui interdisant l'accès aux communautés hétéro comme homosexuelle. C'est pourquoi on aura donc apprécié ce film sans prétention, baigné par l'excellente musique de Keren Ann, et qui réussit la tâche difficile de conduire avec intérêt un récit simple, mais qui sait finalement prouver qu'il a son importance, à sa manière. A l'image exacte de son protagoniste.


jeudi 20 décembre 2012

"Hors Les Murs", David Lambert

"Hors les Murs" dont le titre prendra tout son sens au milieu du film, est le dernier film de pédés en date. Et vous savez que je raffole (choix de mot) des films de pédé. Je vais les voir avec mes potes pédés et on est loin d'être les seuls dans la salle - c'est même un peu la Gay Pride dans la salle 2 du Métropole.


Alors, oui, je regarde des films de pédé. C'est vrai que c'est rassurant, surtout en ces temps-ci pleins de haine et de lynchage public impuni, de se dire, qu'en fait, nous aussi, on mérite des films où les gens sont amoureux et passionnés et tristes. On mérite des films où on peut un peu plus s'identifier, des films pour montrer que nos histoires d'amour sont aussi belles, inintéressantes et déchirantes que celles des hétéros. "Hors les Murs" fait tout ça. Et il en rajoute une couche. Ah, ça, on ne pourra pas lui retirer, que c'est un film de pédé ! C'est un piège dans lequel tombent beaucoup de films sur une histoire homo : une sorte d'auto-marginalisation. Quitte à parler de pédés, autant de bien s'ancrer dedans. Sans mauvais jeu de mots, promis. En résulte une débâcle qui sent la sueur, le sperme, les capotes et le lubrifiant, avec même des pipes et du SM. Tout un programme. D'un coup, on se sentirait presque un peu surexposé, non ?


Heureusement, il y a l'histoire d'amour derrière (comme quoi même des pédés pourraient s'aimer, rendez-vous compte !). Et c'est tout aussi passionné et tragique que prévu. D'un côté, Ilir, pédé butch (oui j'aime bien dire butch pour les pédés, inventons notre propre communauté, tout ça... (BLAGUE)) aussi perdu que sûr de lui ; de l'autre, Paulo, crevette bi paumée qui tombe fou amoureux de ce barman ténébreux, et se retrouve vite à tout plaquer (sa copine y compris) pour se retrouver sur le palier d'Ilir. Alors, une histoire d'amour, comme promis, qui se développe dans la tendresse, la violence, l'indécision et l'évidence. Et malgré les lourdeurs et les maladresses de l'histoire et des dialogues, on ne peut s'empêcher de s'attacher à ces deux abrutis qui découvrent comment on fait pour être amoureux. Et puis entre-deux, tout à coup, un événement inattendu, terrible, incontournable vient mettre leur amour entre parenthèses ; une idée intéressante aux répercussions grinçantes. 


Pendant ce temps, la réalisation est plutôt jolie, le jeu est lumineux : Guillaume Gouix, électrisant (déjà tu me faisais tout bizarre dans le bas-ventre, mais alors quand tu fais des bisous à des garçons, je ne tiens plus) et Matila Malliarakis, maniéré mais habité ; mais les dialogues dépendent des moments et l'histoire suit rapidement un sillon tout tracé et empli de raccourcis, de stéréotypes et de facilités, jusqu'à une fin en apothéose de cliché, d'attendu et d'absence de subtilité. Le film est donc inégal au possible, oscillant entre la grosse erreur téléfilmesque gay et la sobre délicatesse du cinéma français. Mais, je ne sais pas, c'est sûrement cette honnêteté dans la volonté de parler de l'amour entre hommes qui quand même émeut.

Parce que faire une duckface en faisant dodo,
ce n'est pas à la portée de n'importe qui.

vendredi 26 octobre 2012

"Keep The Lights On", Ira Sachs

C'est l'histoire d'une rupture. Une rupture longue, douloureuse, à corps et à cris, contre vents et marées, aussi peu désirée qu'inévitable. Une rupture entre deux hommes qui s'aiment mais qui finissent par apprendre que ce n'est pas assez. Une rupture qui est la seule solution depuis longtemps mais que personne n'ose regarder vraiment en face, avant qu'il ne soit trop tard, et même alors, l'amour est étiré jusqu'à la dernière goutte, jusqu'à ce qu'il soit complètement submergé par la fatigue, l'épuisement total qui rend la séparation totale et définitive la seule solution pour survivre en tant qu'individus.


C'est une histoire vraie. Enfin, plus ou moins, une œuvre autobiographique du réalisateur. Cela ne se ressent pas vraiment, et tant mieux ; la seule erreur commise à ce niveau est de s'être aussi peu épanché sur le début de la romance, passant très vite à la longue et agonisante problématique du couple. On manque de temps pour s'attacher aux deux personnages et surtout à leur relation, car à peine est-elle montrée qu'on la voit déjà flétrir. Alors qu'une passion aussi puissante est forcément basée sur un bonheur outrageux. Mais le soin accordé à l'image est délicieux et baigne dans une ambiance rétro, les plans aux couleurs automnales s'enchaînent avec grâce et donnent au récit une beauté précieuse malgré son manque d'éclat.


C'est l'histoire d'une épopée. Deux chevaliers dans une quête folle. D'un côté, Erik, incarné par l'attachant Thure Lindhardt, est un réalisateur de documentaire coincé dans son sujet et dans une vie étriquée. De l'autre, Paul, le changeant Zachary Booth, avocat dans le placard, addict et déchiré. Les personnages s'élèvent, se combattent et s'attirent irrémédiablement, toujours plus loin, toujours plus fort, toujours plus mal. Le jeu des acteurs principaux leur apporte les nuances nécessaires tout au long de la décennie de l'histoire. Le scénario s'embourbe et s'embellit de ce conflit constant, comme un merveilleux accident au ralenti ; il n'y a rien à faire, rien à dire, et pourtant on accroche, on suit, on continue, nous aussi.



C'est une histoire d'amour. Un amour passionné, qui malgré les cris et les disputes et les retours en arrière et les problèmes de chacun et l'incompréhension, restera pour toujours une des plus belles histoires d'amour de la vie de ces personnages, si ce n'est la plus belle. Et n'est-ce pas déjà complètement merveilleux ?


lundi 27 février 2012

Je regarde des films de gros pédé, partie 1.

Oui bon voilà. C'est genre l'histoire d'un mec qui ne poste pas sur son blog pendant super longtemps, paraîtrait-il qu'il est en stage et que tu comprends c'est compliqué (même si en vrai, il finit à 15h, ce qui est une sorte d'aberration pour l'externat au CHR, mais que bon, ça, personne n'a besoin de le savoir, à part ses camarades de promo pour bien leur donner la mort d'avoir choisi un stage de chir où tu as le droit de finir à 20h si tu as couché.), que ses études ne sont pas faciles (même si en vrai, il ne fait que colorier au Stabilo des listes jouxtant d'excentriques photos d'hémorroïdes (grands dieux, les recherches Google que je vais encore me taper avec des mots-clés pareils...)), qu'il doit aussi se consacrer au théâtre (même si en vrai, le talent, c'est évident, il l'a dans le sang), à l'amoureux (même si en vrai, leur histoire est depuis longtemps terminée, rapport à l'incapacité du sus-nommé à lui fournir le nombre nécessaire de visites sur ledit blog, chiffre unique garant de sa survie), et autres excuses parfaitement valides.

Mais la vérité, c'est qu'il était occupé à regarder DES FILMS DE GROS PEDE. Et comme ça vous a manqué et que la vague de suicides ainsi engendrée commence à faire un trou très inesthétique dans mon compteur de visites, il va vous en parler. Enfin, je. Moi, quoi. Bref. (Ceci n'est pas une pub pour Canal +, NOUS AVONS LE DROIT DE DIRE BREF SANS ÊTRE FAN DU GROS LOURDAUD PAS DRÔLE QUI SIGNE LA MORT DE L'HUMOUR DU TROISIEME MILLENAIRE.). Bon.

C.R.A.Z.Y., de Jean Marc Vallée
En tapant de mes longs doigts agiles le titre de ce film de gros pédé (disons FGP, ok, histoire de ne pas fatiguer lesdits doigts (hihi, lesdits doigts, les dix doigts, hihi)), je me rends compte que je me dois de vous parler du facteur "ah c'est pour ça que ça s'appelle comme ça!". (Nom plus musical à venir.) Vous savez, il s'agit de ce moment du film ou du livre où on vous montre pourquoi il s'appelle comme ça. C'est comme dans "Les poupées russes" de Klapisch : vous êtes allés voir ce film sans trop vous interroger sur le nom, vous le regardez, et soudain, on vous balance l'explication dans la figure. Et il y a alors une sorte de puissant rapport intrinsèque qui se crée entre vous et le film, comme s'il vous avait dévoilé son vrai visage. Il vous a demandé d'accepter son titre sans poser de questions, parce qu'après tout, c'est lui qui décide ; et au bout d'un moment, vous êtes assez proches pour qu'il vous révèle, comme une confidence sur l'oreiller, pourquoi il a été ainsi nommé. Et il ne vous le dit pas clairement, il évoque son sujet, il prononce les mots du titre, et soudain vous comprenez. C'est la magie du cinéma, un peu, quoi.


Vous l'aurez compris, ce film de gros pédé n°1 qu'est C.R.A.Z.Y. possède le facteur que je viens de vous décrire avec mon habituelle logorrhée dont vous vous êtes tant languis. Et en plus, cette révélation vient à la toute fin, alors même que vous ne vous étiez jamais posé la question, et c'est encore plus fort. D'autant plus que cela remet en perspective tout ce que vous venez de voir, soulignant le caractère avant tout familial, voire fraternel, de cette histoire. Car pour les moins pédérastes d'entre vous, sachez que C.R.A.Z.Y. suit la vie de Zachary, au sein de sa famille et de sa fratrie (quatre frères), alors qu'il essaie de trouver sa place, de déterminer qui il est, et d'accepter son homosexualité malgré le regard réprobateur de son idole de père.


Et ce film, une fois qu'on s'est habitué aux délicieux accents et formulations canadiennes, nous emmène au plus profond de ce long et douloureux processus identitaire. Par une réalisation intelligente et réfléchie, les différents repères de Zac sont constamment perdus et retrouvés, entre religion et rébellion, par un très puissant sens du symbolisme. Les peurs, les difficultés, les doutes du protagoniste sont retranscrites à merveille, aussi bien en tant qu'homosexuel (fif!) peinant à s'assumer, qu'en tant qu'enfant qui veut répondre aux attentes de ses parents. Le film évite alors un premier écueil en restant universel. (N'hésitez donc pas à contester mon appellation de FGP, c'est ce paradoxe qui m'habite.)

Tout repose sur un scénario intelligent qui navigue à travers les années sans jamais nous perdre en route ni nous ennuyer. Il est mis en scène avec une minutie qui permet de capturer tous les émois de l'enfance, de l'adolescence et du début de l'âge adulte. C'est en effet grâce à cette incroyable précision que l'on ne peut s'empêcher de se retrouver dans les bêtises enfantines, et la terrible lucidité qu'ont parfois les enfants; puis dans la folie des premières attractions, l'ambivalente relation des parents, l'enfer de la vie commune en famille, et l'errance post-adolescente pour régler une fois pour toutes les éternels conflits.


Si quelques passages apparaissent un peu inévitables dans cette exode temporelle, elle se paie cependant le luxe d'éviter la majorité des clichés du genre, grâce à l'adoption du point de vue nerveux d'un personnage principal parfaitement dessiné, et interprété à merveille par Marc-André Gondrin. Ne reste alors qu'une grande impression de réalisme, le tout plongé dans l'ambiance somptueusement reconstituée des années 70, faisant de C.R.A.Z.Y. un film sincère, beau et infiniment riche.

Week-End, de Andrew Haigh
Ce très joli film raconte une rencontre, comme des centaines de films avant lui. Une de ces rencontres dont on n'attendait pas grand-chose et qui se mue d'elle-même en quelque chose d'inattendu et d'inexorable. Une de celles qui ne demandent rien mais changent tout. La différence notable est qu'il s'agit de la rencontre de deux hommes, comme il y en a encore finalement très peu.

Tout le film baigne dans ce que beaucoup appelleraient "la question homosexuelle". Les réflexions des personnages autour de leur sexualité, leur communauté et leur identité sont passionnantes et profondes, et parleront sans doute à tous les LGBT. A travers les mots des deux protagonistes, les points de vue s'opposent et se rejoignent, se nuancent et se répondent. Sont parfaitement mises en scène des réactions fréquentes : l'homosexuel qui croit s'assumer mais se cache encore en fait face à celui qui s'est tellement battu qu'il finit par créer lui-même des fossés, à force d'avoir dû en enjamber. L'homosexualité est dépeinte comme elle l'est entre homos : évidente, normale, attendue, mais fondée sur une souffrance commune.


On observe la frénésie avec laquelle ces hommes qui font tout pour que ce trait de leur identité ne soit rien de plus que ça aux yeux de la société, s'obsèdent paradoxalement sur cette même caractéristique. Comme ils sont forcés par les autres à devoir toujours en parler pour qu'un jour, on n'ait plus besoin d'en parler. Là où le film réussit le mieux, c'est qu'il n'y a là aucun militantisme excessif ni aucune revendication vindicative. Le film sait qu'il n'est pas adressé aux homophobes et ne prône pas directement l'ouverture : il s'adresse plutôt aux homos ou aux gay-friendly en montrant les violents conflits moraux que les individus jugés différents intériorisent même s'ils s'en défendent. Une réussite psychologique fondamentale.

Au-delà de ça, "Week-end" marque par le réalisme de ses dialogues. Il fait partie de ces films qui parviennent, à la manière d'un Allen ou d'une Delpy, à capturer la spontanéité des conversations de la vie réelle, loin de l'alternance calculée de répliques récitées. C'est ainsi la performance des acteurs qu'il faut saluer : Tom Cullen campe un Russell contrasté, complexe et captif, tandis que Chris New offre un Glen multidimensionnel, à la fois confiant et blessé. Par ailleurs, la réalisation enchaîne des plans intimistes et furtifs, subjectifs et émus, tandis que la mise en scène crée un univers tamisé, un peu grisâtre et froid, mais assez accueillant.


Dans ce contexte, la jolie relation qui se dessine entre les personnages fleurit : on la suit alors qu'elle s'intensifie à chaque minute. Elle possède la force de l'évidence tout en apparaissant irrémédiablement éphémère par nature. Il y a une sorte de lente urgence dans l'attachement des personnages, dont on tombe amoureux en même temps qu'eux-mêmes l'un de l'autre grâce à la distillation réfléchie des informations à leur sujet. Ainsi, lorsque la fin arrive, on ne sait pas ce que l'on souhaite le plus... Mais le choix que le scénario prend semble, d'une manière ou d'une autre, le bon, et fait de ce récit l'une des rares premières pierres de la collection des films d'amour qui se trouvent être entre deux personnes du même sexe, tout comme ses personnages eux-mêmes regrettent de ne pas en voir plus. Il apparaît alors comme un message d'espoir envers les homos, et un message d'amour envers tous.