dimanche 3 juin 2012

"Once Upon A Time", Saison 1.

Pendant mon isolement socio-culturel, j'ai tout de même jeté un œil entre incontinence urinaire et ulcère gastrique à certaines séries. Notamment cette nouvelle série d'ABC, créée par Edward Kitsis et Adam Horowitz : "Once Upon A Time". Le pitch est le suivant : les habitants d'une ville de Maine sont en fait des personnages de contes de fée, emprisonnés par la Reine dans notre monde, sans souvenir de leur identité. Henry, le fils adoptif de la Reine (maire de la ville dans notre monde), ramène sa mère biologique, Emma, à Storybrooke, car elle est censée être la seule capable de briser la malédiction.


Cette virée dans le fantastique est avant tout toujours profondément divertissante, sans être stupide, et c'était tout ce qui me convenait en cette période. L'histoire est malheureusement un peu trop plagiée sur celle de l'excellente "The Tenth Kingdom", qui n'aura pas bénéficié d'un tel développement ni d'une visibilité aussi importante. Les ressemblances sont multiples, mais l'univers de Simon Moore était suffisamment passionnant pour qu'en marchant sur ses plate-bandes, "Once Upon A Time" y trouve un certain avantage.


Cela ne compense toutefois pas les divers défauts habituels d'une série de network : la réalisation est tout bonnement inexistante, et le jeu d'acteur globalement lisse et peu intéressant. Jennifer Morrison a certes ses moments, tout comme Lana Parilla, alors que Ginnifer Goodwin, si elle bénéficie progressivement d'une exposition au moins aussi importante que Morrison, peine à marquer. On préfèrera Robert Carlyle, ou certains des rôles secondaires, comme la toujours délicieuse Amy Acker. Les autres sont passablement oubliables.


Ce qui différencie la série des autres de son genre, c'est son écriture de bonne facture. Par l'alternance entre le monde réel et le monde des contes de fée se crée un véritable rythme. Il est par ailleurs agréable de voir, sur une saison de vingt-deux épisodes, que chaque moment est une pierre à un édifice bien conçu. La progression de l'histoire est savamment réfléchie, ce qui est extrêmement rare pour une série type ABC : cela rend d'autant plus plaisantes les révélations témoignant de la préparation en amont.


Il est cela dit regrettable que le tout baigne dans une ambiance irrémédiablement mièvre et niaise : là où il aurait été bien plus captivant d'explorer la nature originelle éminemment sombre des contes de fée, les scénaristes préfèrent se tourner vers les clichés de Walt Disney, et ce jusqu'au choix des costumes ! On nous rabâchera épisode après épisode l'importance fondamentale de l'amour et de la famille, plus forts que tout le mal ; l'épuisement vomitif n'est pas très loin.



Alors que l'intérêt commence donc à fléchir, et que l'on s'attendait à une conclusion molle destinée à continuer l'utilisation d'une recette routinière, le final se montre plus ambitieux que prévu, et ose exploser en une demi-heure toutes les bases de la série, pour laisser un suspense alléchant pour la suite, assurant mon retour en saison deux.

lundi 28 mai 2012

Oui donc voilà. (3)

"Bullhead" / "Rundskop", Michael R. Roskam

Les films flamands qui arrivent jusqu'aux salles françaises sont étrangement assez rares ; s'ils y parviennent, c'est alors que quelque chose a dû se produire : le film en question doit être excellent. C'est le cas de "Bullhead". Ce film purement flamand raconte l'histoire d'un éleveur de bétail qui commence à se mêler malgré lui à une affaire surveillée par la police de trafiquants d'hormones ; mais il cache un secret d'enfance qui a pour toujours changé sa vie, le conduisant à sans cesse se piquer lui-même à la testostérone. Roskam signe avec ce film un tour de force artistique d'une envergure incroyable. La profondeur du récit est vertigineuse, le long-métrage offrant une réflexion passionnante sur le sujet de la virilité, auquel est évidemment mêlé le thème tabou de la castration masculine. Jacky est-il encore un homme, sans testicules ? Est-ce la testostérone qui fait de lui un homme ? Ou devient-il comme ses bêtes, un bœuf inerte qui ne peut espérer que s'épaissir sous l'effet des piqûres ? Le sujet est traité entre les lignes du récit, mais avec une puissance et une réflexion magistrales. La performance monstrueuse de Matthias Schoenaerts porte toutes ces questions sur ses fortes épaules. Dans ce milieu rural difficile, le sujet de l'homosexualité masculine est également abordé via les autres personnages : l'homme qui aime les hommes est-il inévitablement féminin ou au contraire hautement viril ? Toute cette dimension anthropologique aussi rare que fascinante est entremêlée avec aisance à une enquête policière, à de la comédie, et au portrait d'un homme déchu, détruit par un "accident" d'enfance. Ainsi, si le thème est particulier et l'histoire a priori redondante, "Bullhead" est en fait un chef-d’œuvre d'écriture à côté duquel il ne faut surtout pas passer.

"Elena", Andrei Zviaguintsev
Elena et Vladimir sont un couple d'un certain âge, tous deux ont des enfants issus de précédents mariages : le fils d'Elena a fondé une famille mais peine à réunir l'argent nécessaire pour envoyer son fils aîné à l'université, tandis que la fille de Vladimir n'a jamais eu de souci financier et mène une vie volage et bohème. Vladimir veut tout céder à sa fille et refuse d'aider monétairement la famille d'Elena, laissant son épouse face à un terrible dilemme, déchirée entre les deux bras de sa famille. Zviaguintsev synthétise évidemment en cette famille la lutte des classes russe : désormais forcées à cohabiter, le riche et la pauvre vivent une vie agréable ensemble, mais leur loyauté va uniquement envers leurs propres racines. Les niveaux de lecture du film sont nombreux grâce à une écriture précise, efficace, cruelle et géniale. Elle nous mènera à un retournement de situation inattendu et tragique, qui parviendra à être amené avec une franchise et une froideur qui transcenderont l'horreur. L'image elle-même est lisse et glaciale, les plans millimétrés de l'appartement vide s'enchaînent avec magnificence et c'est toute la mise en scène qui replace ce décalage entre la pauvreté et la richesse, par un travail plaisant sur les couleurs, les lumières et les cadrages. La sombre histoire d'Elena n'est ni triste ni gaie : grâce à la performance remarquable de Nadezhda Markina, elle apparaît juste comme une malheureuse obligation dans une société qui ne se comprend plus.

dimanche 27 mai 2012

Oui donc voilà. (2)

"Terraferma", Emmanuele Crialese

Après le très bon "Golden Door", qui réussissait le pari d’inclure Charlotte Gainsbourg au milieu de Siciliens du xème siècle, en sublimation décalée du contraste entre la bourgeoise et les paysans, tous en quête ensemble du Nouveau Monde,  Crialese revient avec "Terraferma", qui se situe cette fois encore sur une île italienne, cette fois de nos jours. L'occasion de dépeindre des décors marins magnifiques, parfaitement sublimés par la caméra de Crialese qui livre des images aux couleurs profondes et majestueuses, elles-mêmes partagées entre la modernité par la qualité de l’image, et un certain esthétisme kitsch. Au même titre, les habitants de l’île, pêcheurs par tradition, doivent choisir entre rester fidèles à leurs racines et s’adapter à la nouvelle source de revenus principale de l’île : le tourisme. Ce conflit qui les divise prend une autre tournure quand l’île abrite soudain une troisième population : celle des immigrés illégaux. La rencontre entre ces trois mondes au milieu de la mer plonge les personnages dans l’indécision et ouvre la porte à des questionnements humains et profonds qui nous interrogent directement. L’interprétation des comédiens relève encore ces divergences, entre le passé et le futur, le stable et le changement, l’entraide et la survie, le soi et les autres. Au total, "Terraferma" arrive à être profond sur la forme comme sur le fond, et parvient à conclure son récit de manière sensée et intelligente, pour en faire une œuvre aussi belle que captivante.


"La Terre Outragée" / "Land of Oblivion", Michale Boganim


On suit d'abord le mariage d'Anya, qui a la mauvaise idée d'avoir lieu le 26 avril 1986 à Pripiat, quelques heures avant ce qui serait vite connu mondialement comme la catastrophe de Tchernobyl. Il est évidemment toujours passionnant de suivre l'effet microscopique d'un événement aux telles répercussions, d'en étudier à échelle humaine les conséquences concrètes sur la vie des habitants alentour. C'est avec la même horreur fascinée que lors d'un accident au ralenti, que l'on regarde ces condamnés en une journée ensoleillée s'amuser et s'aimer, avant de devoir être évacués. Les paysans et les ouvriers doivent quitter leurs maisons sans qu'on leur explique pourquoi : tout à coup, l'aberration de telles mesures apparaît flagrante. Les morts commencent et les proches restent dans le noir, et la pluie tombe, chargée de radioactivité... Boganim parvient à rapporter ce récit avec humanisme, empathie mais suffisamment de recul pour ne jamais tomber dans le sentimentalisme. Un peu trop rapidement cependant, on coupe à dix ans plus tard, pour une deuxième partie de film plus longue et moins passionnante, car éternellement figée. Anya, interprétée par la très belle Olga Kurylenko, est maintenant guide pour les étudiants, les touristes et les curieux qui viennent visiter les lieux désertés. Là, un jeune homme recherche son père, des immigrés squattent ces maisons qui n'ont plus d'existence juridique et Anya rêve seulement de partir. Le regard porté par la caméra blafarde est contemplatif : à la façon des habitants, il reste passif, morne et blasé. Le récit piétine tout simplement parce qu'il n'y a plus rien d'autre à dire face à l'horreur dans laquelle les habitants sont enfermés pour toujours, malgré eux. Emprisonnés dans cet accident au ralenti jusqu'à la fin de leur vie. Le constat est simple et triste ; on s'attend à des péripéties mais leur vie est aussi fantomatique que les lieux où ils habitaient. Le film se termine et aura cristallisé le drame.

samedi 26 mai 2012

Oui donc voilà.

Bon. Je me retrouve avec un certain nombre, voire un nombre certain, de brouillons d'articles composés uniquement d'un titre de films. Films vus il y a un certain temps, voire un temps certain, et dont j'ai donc oublié une bonne partie des composantes. Cela rend leur critique détaillée difficile, certainement, assurément. Et je doute de l'intérêt de parler en long, en large et en travers de métrages qui ne sont plus à l'affiche depuis déjà quelque temps. Alors bon. Je vous propose (et vous impose) des critiques courtes et concises. Vous apprécierez sans doute le fait de réussir enfin à lire une de mes interminables diatribes jusqu'au bout, mais vous n'imaginez sans doute pas le défi pour moi, logorrhéique chronique, toi-même tu sais. Regardez, j'ai déjà passé six lignes juste pour vous dire ça. Tout ça n'est qu'une très mauvaise idée.

"Oslo, 31 août" / "Oslo, 31. August", Joachim Trier


Le fait que je me souvienne encore du nom du réalisateur sans avoir eu à tricher est déjà très bon signe, ma foi. Ce film était très beau. Il fait partie de ces œuvres étrangement intelligentes tant elles parviennent à dresser le portrait d'un personnage, d'un état d'esprit, d'une société et d'une ville à la fois. Oslo apparaît belle et ensoleillée, sinueuse et profonde, étonnamment éclairée même dans ses recoins les plus sombres. Une sorte de déclaration d'amour évident, appuyée par des témoignages de Norvégiens, natifs ou de passage. Le décor est en fait construit à travers les mots ; et ces mots ne font que souligner davantage les ombres du contraste avec le visage de Anders, protagoniste, qui retourne à Oslo après sa cure de désintoxication. Là, il va essayer de reconstruire sa vie, de retrouver un chemin. Mais les amis se sont assagis, les connaissances se dédouanent, les employeurs ont fermé leurs portes, l'amoureuse est perdue, la famille s'est éloignée. En fait, ne reste que la ville. Dans cette journée magnifiquement filmée, où le froid soleil norvégien imprègne les pellicules, Anders Danielsen Lie, qui partage le prénom de son personnage, l'habite entièrement et nous emmène par la main à travers ce voyage de rédemption jusqu'à son inévitable arrivée. Joachim Trier fait de son œuvre quelque chose de beau et de triste, sans jamais trancher sur l'un ou l'autre :  tout est suffisamment mesuré pour que même les tragédies soient sublimes et que même les extases soient mélancoliques, infiniment, irrémédiablement.


"La Taupe" / "Tinker, Tailor, Soldier, Spy", Tomas Alfredson

Cette adaptation, qui fit beaucoup parler d'elle, a en effet tous les atouts d'un film d'espionnage réussi : ses personnages sont complexes, son interprétation est remarquable, avec mentions spéciales à Gary Oldman et Colin Firth, évidemment, et son récit est rythmé et surprenant. Mais il souffre de cette sale habitude que nous, pauvres humains, avons pris en matière de cinéma : s'acharner à adapter les romans à succès au cinéma. Si cet exercice permet parfois de donner, avec le nouveau format, une peau neuve à l’œuvre, il la dénature le plus souvent. Pour ce genre d'histoire où les personnages se multiplient, où leurs interactions sont subtiles au possible, où le récit se densifie à chaque chapitre, il est toujours difficile d'être parfaitement clair face aux non-initiés. On retrouve alors la séquence de présentation des personnages, et attention, spectateur, tu dois immédiatement retenir toutes les informations qu'on te fait ingurgiter, car on n'y reviendra plus, faute de temps. Et si tu n'es pas au top de ta concentration, tu seras largué le reste du long-métrage, on te laisse sur le bord de la route, on a trop de rebondissements à caser en trop peu de temps. Heureusement, l'histoire est tout de même appréciable, par un florilège de situations intenses et captivantes, et une réalisation légèrement tarantinoïde, dans une photographie grisâtre fort bienvenue. Mais avec tout ça, le film en oublie son plus grand atout : prendre le temps de créer du vivant, de l'habité, de l'humain : "La Taupe" reste un film froid, dont l'histoire est racontée aussi bien que possible, mais qui en oublie ses personnages, qui en oublie, à la façon du système qu'elle dépeint, que l'on peut, que l'on doit s'attacher aux gens pour pouvoir aimer le reste.

samedi 19 mai 2012

"Buffy the Vampire Slayer", Saison 2, Joss Whedon, 1997.

Oui voilà je reviens enfin... Je vais parler pas mal de séries et de quelques films en retard, avant de reprendre la route du cinéma et de vous revenir dans toute ma gloire. Ouais ouais ouais.

Commençons tout de suite avec la saison 2 de "Buffy". Cette saison, si elle n'est pas la meilleure de la série, marque un tournant historique dans son histoire, car c'est elle qui en fera pleinement une excellente série : c'est là que le potentiel florissant de la série s'exprime vraiment pour la première fois.

Mais reprenons : la saison commence avec les conséquences du final tragique de la saison précédente. Buffy revient de ses vacances d'été, rentre au lycée mais le traumatisme d'être morte sous les coups du Master quelques mois auparavant n'est pas passé. On découvre une Buffy froide, dure et mauvaise : un pari risqué pour les scénaristes qui choisissent là de rendre leur personnage principal complètement antipathique pour un retour en tant que série conventionnée avec vraie saison à 22 épisodes. Mais on apprécie en fait la volonté d'avoir voulu traiter des résultats de la saison précédente. Buffy flirte avec son côté sombre, comme cela lui arrivera encore, avant de reprendre le droit chemin.




Ce chemin, c'est d'abord, dans la première partie de saison, celui qui a déjà été tracé en saison une : les épisodes s'enchaînent avec un méchant à abattre à chaque fois. Si une routine s'installe presque, les scenarii sont toujours aussi intéressants, et parviennent à toujours reposer sur au moins un retournement de situation inattendu et bien amené, prodiguant divertissement et intérêt. On regrettera cependant une résolution toujours trop facile : après presque 40 minutes de sévices perpétrés par le monstre hebdomadaire, Buffy s'en débarrasse fréquemment avec une facilité un peu déconcertante. Il faudra encore attendre avant que la Slayer trouve des défis à sa taille... Heureusement, ce rythme est pimenté par l'arrivée des nouveaux Big Bad de la saison, les délicieux Spike et Drusilla (brillamment interprétée par Juliet Landau), dont l'arrivée a des tenants et aboutissants captivants dans la vie des héros. Ils amènent notamment des épisodes inattendus, comme "School Hard" qui montre leur invasion de la rencontre parents/professeurs du lycée. Ou encore le surprenant double épisode "What's My Line", où Buffy rencontre Kendra, Slayer activée après la mort du personnage principal en saison 1. L'univers de "Buffy" s'épaissit et les histoires sont toujours passionnantes.




Parallèlement, les personnages sont davantage approfondis : Willow est enfin confrontée de pleine face à son attirance pour Xander, alors qu'elle rencontre le merveilleux personnage d'Oz et doit se résoudre à mettre un terme à ses rêves d'enfance. Le tout toujours à travers des répliques exquises et des dialogues parfaitement ciselés, qui confirment même lors de cette deuxième saison qu'ils sont la plus grande force de la série : "Well, you know, I have  choice. I can spend my life waiting for Xander to go out with every other girl in the world until he notices me, or I can just get on with my life." "Good for you." "Well I didn't chose yet." Xander et Cordelia apparaissent comme un couple étrangement évident, tandis qu'Angel se rapproche de Buffy. L'exploration du passé de Giles et la continuation de sa romance avec Jenny Calendar apportent une profondeur inestimable au personnage, jusque là un peu trop unidimensionnel.


A travers ces amourettes et autres soucis du quotidien adolescent, se dressent les métaphores surnaturelles. Elles sont parfois poussives, comme celle de ce serpent géant auquel des étudiants offrent des jeunes filles sans défense après les avoir droguées... Mais elles sont globalement amusantes, rafraîchissantes et intelligentes. En réalité, les épisodes parviennent à être à la fois drôles, rythmés et étrangement réalistes. Les personnages commencent leur lent processus de maturation alors qu'il est temps de grandir. Des épisodes comme "Lie To Me" le prouvent : dans un monde où les forces du Bien combattent le Mal, rien ne sera jamais manichéen. Même les épisodes en apparence déconnectés des autres sont d'une qualité irréprochable, comme celui de "Ted", où, avant la révélation un peu capillotractée, Buffy se retrouve coupable de meurtre, ou encore "Halloween", où une idée originale amène un nombre incalculable de situations cocasses tout en faisant avancer ses personnages.




Et soudain, tout change pour toujours. Dans le double épisode "Surprise" / "Innocence", en milieu de saison, on découvre à Jenny une facette insoupçonnée, et rapidement, Angel se métamorphose complètement, en une autre métaphore cette fois bien plus puissante. La malédiction qui lui a rendu son âme, le condamnant à regretter éternellement ses crimes vampiriques, a été lancée par la famille de Jenny ; et elle lui interdit le bonheur. En couchant avec Buffy, il touche l'extase et la malédiction est levée, le rendant Angelus à nouveau, vampire cruel et sadique. Contre toute attente, c'est en fait lui qui sera le nemesis de Buffy cette saison. Le pari était osé, les conséquences sur les personnages sont dévastatrices. Buffy trouve ici sa première vraie blessure, et il lui faudra tout le reste de la saison pour accepter qu'en tant que Slayer, c'est son devoir d'anéantir celui qu'elle aimait. L'intrigue est soudain sombre, complexe et intense. La menace Angel plane sur l'intégralité des épisodes restants... et se déploie ponctuellement, notamment dans l'excellent épisode "Passions", où Angelus sévit soudain. La série montre alors toutes ses tripes en tuant un personnage grandement aimé, des personnages comme du public, et en le faisant d'une manière à la fois cruelle, hypnotique et incroyable.




Il est là, ce moment où une série qu'on regardait d'un œil certes intéressé mais pas encore complètement  convaincu, devient un chef-d’œuvre. Tout à coup on se redresse sur son canapé, presque incapable de croire ce qui est en train de se produire. La série grandit tout à coup et emmène tous ses personnages avec elle, qu'ils le veuillent ou non. Cette plongée obscure se conclura naturellement par une descente aux Enfers au sens littéral du terme, dans un double épisode final magistral. "Becoming" est une œuvre d'art : ce final explose absolument tous les repères du spectateur. A chaque minute, une nouvelle catastrophe se produit, et l'ensemble de la saison se déroule parfaitement. En quelques instants, chaque personnage est en mauvaise posture, la mère de Buffy apprend l'identité de sa fille, la jalousie de Xander lui fait commettre l'impardonnable, Willow ouvre des portes en elle qui ne seront jamais refermées, Buffy se fait exclure du lycée et rechercher par la police, Giles se fait capturer, Spike retourne sa veste, et pire encore. Les acteurs sont comme toujours impeccables, et l'épisode est spectaculaire et choquant, et il mène à la confrontation tant attendue de Buffy et Angel, qui se termine de la façon la plus tragique que l'on aurait pu imaginer. Le spectateur est laissé en état de choc sur le bord de la route, et Buffy aussi, dans une conclusion parfaitement mélancolique.


Je me souviens de la première fois (qui date maintenant!) que j'ai vu ce double épisode final. Aujourd'hui encore, je lui découvre des traits jamais remarqués, comme cette quête frénétique de l'identité. Mais je me souviens qu'il s'agissait là de ma première vraie expérience télévisuelle. Je venais de témoigner d'un moment de télévision aussi fort qu'inattendu, avec une écriture remarquable et indescriptible. "Buffy" avait enfin montré ce qu'elle avait dans le ventre et le résultat était sans appel. Ne restait plus qu'à reprendre son souffle en attendant la suite de ce récit épique et puissant.

dimanche 6 mai 2012

Oups...

Promis, je reviens bientôt. Donnez-moi juste encore une dizaine de jours !
En attendant, allez voter !!
(Attention, la couleur de fond de ce blog n'est en aucun cas une consigne de vote. Bien au contraire.)

jeudi 26 avril 2012

"38 témoins", Lucas Belvaux

Dans son nouveau long-métrage, le réalisateur belge Lucas Delvaux s'attache à adapter un livre, Est-ainsi que les femmes meurent de Didier Decoin, adaptant lui-même un fait divers où trente-huit témoins du meurtre d'une jeune femme n'apportent pas assistance à cette personne en danger et cachent cette impensable passivité à la police. Cela fait beaucoup d'adaptation, et l'on sait à quel point cette tâche est difficile : le résultat en est la preuve.


Tout tourne autour d'un couple. Lorsqu'elle revient d'un voyage professionnel, le quartier est bouleversé par l'assassinat qui a eu lieu la veille dans leur rue. Personne n'en a le souvenir. Le mari non plus, prétendant qu'il était en mer. Mais quand il admet à sa femme, puis à la police, qu'il a en fait tout entendu, mais a choisi de ne rien faire, les trente-sept autres témoins muets se retrouvent contraints d'ouvrir la bouche. Le thème est puissant, profond et captivant. Qu'est-ce qui conduirait à une telle conduite collective d'individus séparés, chacun bien au chaud chez soi, en train d'écouter quelqu'un se faire massacrer sous leurs fenêtres bourgeoises ? La prochaine interrogation qui en découle est juste là : en aurait-on fait autant à leur place ? Immédiatement, on voudrait répondre que non, choqué par cette passivité criminelle, mais alors que les témoins affichent leur peur, leur douleur, leurs regrets, la réponse paraît plus douteuse, contre toute attente. Les répercussions de cet acte - ou absence d'acte - sur la vie des habitants sont dépeintes avec tout le réalisme attendu.


C'est donc un bien intrigant fait divers qui est narré ici ; mais il peine à être plus que ça. Les personnages sont inexistants : d'une part, parce que Yvan Attal livre une performance navrante piquée de la catastrophique diction du pire des cabotins, tandis que Sophie Quinton échoue totalement à donner la moindre cohérence aux réactions de son personnage. Les autres sont parfaitement oubliables et oubliés, si ce n'est Nicole Garcia, froide et suprême. D'autre part, parce que les personnages ne sont pas construits ni épaissis : ils sont aussi frêles et flous que le nom d'un inconnu dans le journal. Leurs dialogues sont aussi peu crédibles que ridicules, et drainent tout réalisme de chaque situation. Les personnages n'ont ni origine, ni passé, ni psychologie. Leurs réactions sont régies par cette seule émotion qu'ils ressentent et expriment, comme des effigies figées, ils sont réduits à un seul affect - celui-là même dont parlerait le supposé article de journal dont ils seraient tirés. C'est d'ailleurs la manière, plutôt bien vue, dont le film se découpe : selon les supposées étapes du chagrin collectif dictées par les articles de journaux.


Mais le tout se produit avec tant d'artifices que rien ne tient debout : les décors intérieurs semblent tirés de théâtre de boulevard, contrastant violemment avec de majestueux plans d'extérieur, urbains et marins. De la même façon, la mise en scène maniérée s'oppose à une réalisation qui fait preuve d'une photographie maîtrisée, elle-même affublée de la même fixe froideur. Cet immobilisme serait pardonnable s'il ne se portait pas également à la réflexion, qui ne sera malheureusement jamais plus poussée. Les personnages ne font que débiter les questions que le spectateur se pose déjà face à cette atroce polémique, mais ne vont jamais plus loin, n'apportent jamais un essai de réponse, car ces fantômes ne peuvent pas s'engager à une opinion. C'est bien là ce qui signe au plus profond la nature de "38 Témoins" : ce film n'aura été que la représentation picturale d'un fait divers. Il n'apporte rien de plus, s'en tient aux faits, omet toute psychologie et toute profondeur, jamais ne juge ni ne s'engage. La démarche pourrait être intéressante si elle ne laissait pas l'unique impression que quitte à voir un fait divers, autant prendre trois minutes à le lire dans le journal plutôt que perdre presque deux heures à le voir se dérouler au ralenti sans jamais le creuser, dans un film somme toute ennuyeux.

dimanche 22 avril 2012

"2 Days in New York", Julie Delpy

Alors, ça y est, le blog est vieux : il a couvert deux films de la même réalisatrice. Après le décevant "Le Skylab", Julie Delpy revient avec la suite de son célèbre "2 Days In Paris", pour raconter la suite des aventures de Marion, Parisienne désormais expatriée dans la grande mégalopole américaine. A conseiller uniquement à ceux qui ont aimé le premier volet.


Fort heureusement, j'en faisais partie : "2 Days In Paris" rassemblait fraîcheur, humour, réalisme et absurde dans un long-métrage original et amusant. Cette suite reprendra les mêmes ingrédients : on retrouvera avec plaisir les situations cocasses pleines de quiproquos et de répliques inattendues, dans un humour qui s'étend du subtil au grotesque en passant par l'osé. Les dialogues sont toujours aussi finement ciselés, et rappellent Woody Allen par leur rythme et leur style incisif. On voyage donc sans trop de peine dans ce monde loufoque, où la dérision enchaîne avec le surréalisme. En effet, dans ce deuxième volet, Marion accueille sa famille dans son foyer avec Mingus, son nouveau copain, avec qui elle élève leurs enfants respectifs, issus de premières couches. Le choc des cultures est donc utilisé comme principal ressort comique : les gags qui en résultent ne sont pas toujours du meilleur goût, mais c'est surtout cette ambiance joviale, décontractée, hippie et décomplexée qui fera sourire. Ainsi se constitue une famille haute en couleur : Julie Delpy retrouve avec facilité ce rôle sur mesure, tandis que Chris Rock se fond bien dans le personnage et convainc en nouvel amant de Marion. Alexia Landeau se fait davantage oublier, tandis qu'Alexandre Nahon et Albert Delpy enfoncent leurs rôles dans leurs travers.



Car le problème du film, c'est qu'il n'apporte rien de plus que "2 Days in Paris" : on se demande même rapidement le pourquoi de cet épilogue. Si on retrouve une réalisation futée et arty, on déplorera l'histoire inconsistante : dans le prédécesseur, à travers le débâcle de situations caustiques, se déroulaient le développement d'un personnage complexe et une réelle réflexion sur le couple. Ici, tout est déjà dit, et il ne reste rien à dire. On ne croit pas du tout aux potentiels problèmes de couple de Marion et Mingus, les problèmes des familles recomposées sont presque sacrifiés aux histoires beaucoup moins intéressantes de rencontre avec les beaux-parents, qui prennent des airs de comédie américaine insipide. La voix-off de Marion n'a plus aucune utilité car le personnage ne connaît aucun développement. La puissante pensée finale de "2 Days in Paris", qui l'avait élevé au-delà de la simple comédie de mœurs, est ici troquée pour une fin en queue-de-poisson, qui revendique une telle profondeur sans avoir jamais approfondi ni même défini son thème.


En résumé, le film bénéficie du charme de son prédécesseur, et fera sourire à de nombreuses reprises. Mais son affligeant manque d'enjeu se soldera par un propos vide, comparable à l'échec que fut "Le Skylab". Il ne reste plus qu'à espérer que Julie Delpy se souvienne que ses films étaient meilleurs quand elle avait quelque chose à dire.

samedi 21 avril 2012

"Bye Bye Blondie", Virginie Despentes

Virginie Despentes adapte ici son livre du même nom, à une différence notable près : l'histoire d'amour sera désormais lesbienne. Elle qui revendique une visibilité plus juste pour les lesbiennes au cinéma, voit son nouveau film tomber à pic, entre "En Secret" et "Les Adieux à la Reine". En castant Emmanuelle Béart et Béatrice Dalle dans les rôles principaux, elle choisit de donner une tendance punk à son long-métrage.


Il y a assurément quelque chose de punk rock dans "Bye Bye Blondie". On apprécie ce léger vent de folie, cette saine rébellion, cette sorte de réalisme (bien que je ne doute pas que de vrais punks trouveraient à me contre-dire sur ce point, puisque je ne m'y connais que peu, finalement) dans une dynamique sincèrement affublée de toutes ses aspérités et tous ses aspects les plus viscéraux. Tout cela souffle sur l'intégralité du long-métrage, et on imagine aisément une Despentes exprimant ici sa propre irrévérence, quitte à surfer facilement sur les envies toujours réprimées de révolte de son public. Ainsi Stéphanie Sokolinski sera-t-elle fascinante en punk jamais aseptisée, et restera peut-être, à la fin, l'actrice qui marquera le plus ; et le film lui-même saura assumer son propos jusqu'au bout, en imprimant (au moins dans son récit) un refus de toute injuste autorité et de tout politiquement correct mal venu.


Est par ailleurs choisi le mode de narration chouchou des films des années 2010, dirait-on : l'alternance entre deux périodes. D'abord, celle d'hier, où Frances et Gloria se rencontrent et vivent une histoire d'amour adolescente puissante et tragique ; puis, celle d'aujourd'hui, vingt ans plus tard, quand Frances, désormais célèbre journaliste, vient retrouver Gloria et l'invite à vivre avec elle dans son monde parisien bourgeois. L'amour d'été est joliment retranscrit : il bénéficiera d'une photographie vive et claire, d'une réalisation intelligente et limpide, et d'une histoire sincère, juste et touchante, parsemée avec intelligence de détails drôles ou sensibles. A travers elle, de nombreux thèmes sont traités, sans les effleurer ni trop s'y épancher : l'incompréhension parentale, la découverte de la sexualité, la mouvance punk, ses envies et la vision dont elle souffre par la population, l'institutionnalisation psychiatrique, l'insouciance de la jeunesse... Aussi le récit sera-t-il rythmé, intéressant et réussira même à captiver, comme les histoires simples savent le faire uniquement lorsqu'elles sont bien racontées.


Du côté du présent, c'est un peu moins glorieux. Une fois passées les retrouvailles qui se font avec une rapidité déconcertante, on se demande vite où le film veut en venir. Si l'histoire est là aussi globalement simple, elle est sûrement moins bien racontée, tant elle peine à passionner. On ne comprend ni l'enjeu ni l'intérêt, on ne voit pas le problème ni ce que le film veut dire, hormis ce décalage de modes de vie, évident et peu creusé. Et ce n'est pas parce que l'on s'attache parallèlement aux héroïnes adolescentes, que l'on peut accéder à leur relation adulte, parachutée là sans construction préalable. La relation, qui fait le cœur du film, est en effet mal définie : tout ce qu'on en voit, malgré de belles scènes de tendresse ou d'accrochage, n'entre pas assez ni dans la complexité ni dans les sentiments. Ajoutons à cela le personnage détestable et cliché de Claude, interprété tant bien que mal par Pascal Greggory, et un essoufflement progressif général qui saura heureusement se regonfler lors d'une fin évidente mais bien sentie.


Restent alors les actrices : le film se veut résolument féminin, mais la direction pêche, de manière très surprenante et décevante. Les actrices se retrouveront alors à alterner entre justesse et cabotinage : Emmanuelle Béart impressionnera lors des scènes de colère mais ennuiera le reste du temps, Clara Ponsot souffrira de cette direction hésitante qui lui fera délivrer ses répliques de manière artificielle, et Béatrice Dalle sera réduite à une irrémédiable image de bulldog vulgaire. "Bye Bye Blondie" semble alors se perdre dans son propos et prend parfois les traits d'un produit résolument bobo, contemplatif et prétentieux. Cependant, au total, il s'extirpe de justesse de ce gouffre, en laissant le souvenir d'une histoire assez juste, jolie et simple, et qui, si elle aurait pu être creusée et exploitée davantage, reste intéressante et, avec ses propres moyens, élève tout de même le film quelque part, bien qu'on ne sache jamais trop où.



samedi 14 avril 2012

Ce que l'on écoutait en Mars 2012, à usage de nos descendants. (non je ne suis pas en retard.)

Il y a des jours où on a de la chance. Personnellement, quand je me suis retrouvé par hasard connecté sur Facebook (ce qui est un événement somme toute fort rare, vous en conviendrez au vu de l'espacement interminable entre mes interventions virtuelles sur réseau social) au moment même où était annoncée la mise en vente à la seconde des places pour Lille de cette tournée attendue, je n'ai pas hésité. Et je me suis retrouvé affublé de la place 1, rang 1. Celle-là même qui est devant le micro, au majestueux théâtre Sébastopol de Lille. Je me suis donc empressé de raconter cette histoire encore et toujours, chaque jour, à tout le monde parce que, sincèrement, c'est juste trop la classe, quoi.

Il est de ces artistes que l'on suit les yeux fermés. Ceux dont on achète (oui, oui!) les CD (oui, oui! le disque est irremplaçable) et les places de concert sans se poser de questions. J'en reparlerai sans doute la fois prochaine d'ailleurs. (Spoilers!). Et Feist en fait indéniablement partie.

J'avais déjà vu Feist en concert à l'Aéronef, il y a quelques années, pour sa tournée précédente. J'avais été marqué par la recherche artistique évidente sur scène. Puisque je n'ai pas attendu Assurément pour donner mon grain de sel, j'avais alors écrit : "On est dans le spectacle, c'est là toute la différence. Loin des grosses instrumentations tagadatsouintsouin, Feist préfère une intimité liée à une technique parfaite.". Feist refusait tout formatage de la musique, s'amusait à triturer les morceaux les plus connus, à réinstrumenter les autres, tout en soignant le visuel pour aboutir à un authentique spectacle artistique et musical, ce qui, on s'en rend alors compte, est tout compte fait beaucoup plus rare que ce que l'on peut croire.

Ainsi, Feist, Sébastopol, première place, et pour Metals en plus = quadruple Banana Split toi-même tu sais.

La première partie était constituée de M. Ward, seul sur scène. Virtuose de la guitare, il commence son set par un morceau uniquement instrumental. Il charme ainsi le public par ses mélodies douces et sombres, parfaitement maîtrisées et exécutées. Ce n'est qu'à la deuxième chanson que sa voix surgit : elle est grave, rocailleuse, profonde. Ses chansons ressemblent à un road trip, où on chanterait du blues à la guitare, lors des voyages de nuit. Sur scène, il pose l'ambiance et prépare le public, avec son naturel déconcertant. Le choix de M. Ward par Feist semblera évident, tant il est cohérent avec le reste du concert : c'est un musicien, un vrai, qui vient faire de la musique, de la vraie.




Dans le genre invité bien choisi, il y a aussi Mountain Man. Trio de jeunes femmes qui chantent a capella, ce groupe propose des chansons sereines et bucoliques, dans la veine de Moriarty. Feist les emploie pour cette tournée en tant que choristes. Ensemble, elles scanderont les paroles et les rythmes, et entonneront même une de leurs propres chansons au milieu du concert. Leur côté décalé est à la fois attirant et quelque peu rebutant face à leurs visages souvent fermés et leur manque de communication avec le public. Mais quand la musique est douce...




Mais parlons du cœur du sujet : Feist. Toujours aussi jolie, elle est arrivée vêtue d'une robe tendance médiévale, et commence sans plus tarder avec l'approprié "Undiscovered First". Cette chanson fait partie des grandes favorites de l'album pour beaucoup de monde ; pour ma part, je n'avais jamais vraiment accroché autant que ça, jusqu'à cette version live qui sublime la chanson, la rendant plus puissante que jamais. C'est en fait tout "Metals" qui sera interprété lors de ce concert. Si on retrouvera avec joie les brillamment adaptés "A Commotion", "Comfort Me", "Graveyard" ou "The Bad in Each Other", dont la puissance sémantique et rythmique est magnifiée par la scène, celle-ci donne une nouvelle lumière à d'autres morceaux, tels que "Bittersweet Melodies" ou "The Circle Married the Line", dont la mélodie restera gravée dans toutes les têtes pour des semaines à venir. Pour l'exquis "Cicadas & Gulls", Feist et Mountain Man viennent tout au devant de la scène (à vingt centimètres de votre serviteur, donc, si vous avez bien suivi) et chantent acapella, sans micro, cette berceuse relaxante. Et très vite on comprend l'importance de chanter l'album dans son intégralité : c'est chaque morceau qui en fait la force, du single "How Come You Never Go There" aux chants moins mis en avants comme "Anti-Pioneer".


Et quand vient le moment d'interpréter de nouveaux morceaux, c'est "Metals" qui en donne la couleur et le ton. Les chansons sont totalement réorchestrées en cette direction, Feist s'en amuse et les tourne dans tous les sens : on découvrira un "My Moon, My Man" totalement électro, un "I Feel It All" plus enthousiasmant que jamais ou encore un "Mushaboom" tellement remixé que le mot principal du refrain n'apparaît plus ! La recherche musicale est ainsi encore plus présente lorsque Feist prend des libertés. Le tout se déroule devant un grand écran où sont projetés des vidéos ou des collages appropriés à chaque morceau, ou encore des images en direct des musiciens ou de la chanteuse. Le visuel est donc toujours aussi soigné, même si un peu plus de diversité aurait été appréciée à ce niveau.


Le défi était surtout de retranscrire sur scène la rythmique si particulière de l'album, à la fois brutale et hypnotique ; Feist et ses musiciens le relèvent avec brio. La scène ajoute même encore plus de violence aux beats de "Metals", alors que ceux-ci sont tapés à l'unisson par l'ensemble du groupe. Chaque musicien frappe à un moment distinct, et à eux tous, la mélodie se forme et apparaît, par cet ensemble synchrone et travaillé. La transe musicale s'en suit ! Et elle est aussi aidée par l'orchestration fidèle : le clavier, les cordes et le reste concourent vers une qualité musicale peu commune. Les chœurs apparaissent primordiaux dans cet album où ils sont omniprésents, et soutiennent autant la voix que l'instrumentation. L'équipe de Feist est très talentueuse, et la musique qu'ils produisent a cette teinte particulière, cette fois encore, de la vraie recherche artistique.



Quant à Feist elle-même, elle apparaît un peu timorée au début, et puis se lâche de plus en plus pour parler franglais entre les chansons : "Now that I've decided it's okay to talk, I'm gonna be doing it all night!". En effet : son humour n'a d'égal que sa spontanéité, et se dresse devant nous cette femme entre la chanteuse espiègle qui taquine public et musiciens, et l'artiste concentrée à la voix pure et juste, à l'image de son spectacle. Car à la fin du concert, on s'étonnera soudain de ne pas avoir entendu le morceau le plus connu de Feist, "1234", celui que tout le monde attendait sur la tournée précédente (et souvent le seul qu'ils semblaient connaître...). Feist l'a omis volontairement : sans doute ne trouvait-il pas sa place dans le cadre de "Metals", et elle n'est certainement pas du genre à faire un show où elle forcerait la présence de son tube. C'est sans doute ce qui est le plus beau dans les concerts de Feist : cette envie de faire de l'art avant de faire du spectacle, une envie qui est si bien réalisée que c'est son art qui devient spectaculaire.



Il y a des jours où on a de la chance, donc.

mercredi 11 avril 2012

"Les Adieux à La Reine", Benoît Jacquot

Oui, bon.



C'est là ma réaction en sortant du film "Les Adieux à la Reine". A l'aube de la Révolution, toute la Cour de Versailles, loin de s'imaginer les tracas de la populace, ne parle que de la liaison de Marie-Antoinette avec sa nouvelle favorite, Gabrielle de Polignac. L'histoire est suivie à travers les yeux de la jeune Sidonie Laborde, liseuse officielle de Marie-Antoinette, et qui développe des sentiments complexes pour la reine.


Un film d'histoire, donc. Mieux encore : un film d'histoire qui s'attache au quotidien des gens qui se retrouvent au milieu des grands événements passés, plutôt que de se focaliser sur les tenants et aboutissants géopolitiques ; c'est-à-dire un film d'histoire comme je les aime. A ce titre, on est servi : la reconstitution historique est fidèle, le tournage du film à l'intérieur même du château de Versailles aidant beaucoup. Les décors donc, mais aussi les costumes, sont magnifiques, et glorifiés par une lumière maîtrisée et une photographie aux couleurs rappelant les tableaux de l'époque. Les personnages, quant à eux, échangent dans un langage tantôt soutenu, tantôt franchement familier à la limite de l'anachronisme, tant l'accent est mis sur leur vie, la vie commune de nobles et de bourgeois de la fin du XVIIIe, à travers leurs chamailleries, leurs repas, leurs jalousies, leurs émois, leurs retards, leurs soucis et leurs plaisirs.



Et dans tout ce beau monde insouciant s'élève Sidonie, interprétée par l'omniprésente (et quelque peu morne) Léa Seydoux. La jeune liseuse axe sa vie toute entière sur les moments partagés avec la reine, dont elle est tombée amoureuse. Sa découverte des sentiments et de la sensualité se fait progressivement, avec justesse : elle plane à travers le brouhaha révolutionnaire. Son émoi est retranscrit par une écriture assez précise qui en cerne tous les aspects, du plus candide au plus sombre. En face, Marie-Antoinette, passionnément incarnée par Diane Kruger, n'a d'yeux que pour la jolie Gabrielle, interprétée par Virginie Ledoyen dont le rôle est en fait beaucoup plus restreint que ce qu'on aurait cru, empêchant l'actrice de vraiment développer son personnage. L'homosexualité ambiante est étonnamment perçue comme tout à fait normale, voire attendue, par l'ensemble de la Cour : elle est traitée comme on souhaiterait qu'elle le soit aujourd'hui, c'est-à-dire avec le plus grand naturel qui soit. Le parti-pris, s'il est désarçonnant et presque trop peu crédible, est assez original. Le triangle amoureux se resserre étroitement, jusqu'à un dénouement profondément cynique où Sidonie se retrouve à la place même où elle souhaitait plus que tout se trouver, mais d'une façon tristement cruelle.


Mais en attendant, le film s'enfonce dans une molle bourbe d'ennui. On suit les pérégrinations de Sidonie sans jamais trop s'y attacher, on découvre sans surprise les facéties d'une Marie-Antoinette un peu trop excentrique, on se lasse des personnages secondaires qui interagissent avec l'héroïne monotone. Le tout est mal filmé, dans la mesure où à partir de la moitié du film commence soudain la Grande Fête du Zoom. S'enchaînent alors les plans où la focale augmente, en un effet inintéressant, assez émétique et digne des "Feux de l'Amour" lorsqu'une grande révélation (façon Brenda a couché avec Brendon) est dévoilée en fin d'épisode. "Les Adieux à la Reine" se terminera de façon inopinée, presque en queue de poisson, fidèle au rythme déterminément individuel et assez réaliste qu'il a choisi d'adopter, mais nous laissera nous interroger sur son propos et son intérêt profond, jusqu'à hausser les épaules et penser :


Oui, bon.

lundi 9 avril 2012

"Hunger Games", Gary Ross

Oui donc voilà. Je vous parle de "Intouchables" la dernière fois, silence radio pendant deux semaines (bon, ok, trois), et je reviens comme une fleur discuter de "Hunger Games". Alors, je vous arrête tout de suite : non, je n'ai pas été kidnappé dans mon sommeil par un fanatique déséquilibré qui m'aurait ensuite remplacé ni vu ni connu sur ce blog à l'influence désormais internationale. Non, avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités et je ferme donc toujours ma porte à clef avant d'aller me coucher (quitte à enfermer l'homme de mes jours dehors, il lui faut apprendre la dure vie avec les puissants). Et ma sélection récente de films sera très vite relevée. J'ai environ un million trois de chroniques en retard. Tout va bien.

Je suis donc, moi le snobinard, allé voir cette grande production américaine, gentiment resucée de "Battle Royal" (que, ne connaissant pas vraiment, je ne peux que me contenter de citer pour faire cultivé). En très bonne compagnie par ailleurs, mais vous vous en fichez un peu, non ?


Je ne sais pas pourquoi mais j'avais espoir. Et il faut dire que tout a bien commencé. Il s'agit de l'histoire futuriste d'un monde où, après une grande rébellion écrasée par le gouvernement, le peuple est gardé dans la terreur par l'organisation annuelle de jeux télévisés sanguinaires auquel chaque district doit envoyer deux de ses adolescents. Les candidats, de douze à dix-huit ans, se retrouveront dans une grande forêt virtuelle où leurs moindres faits et gestes seront retransmis pour le plus grand plaisir de la noblesse décadente, alors qu'ils essaient de survivre et de s'entretuer dans cette compétition où il ne peut en rester qu'un.


L'idée, si elle n'est donc pas originale, a beaucoup de potentiel, et celui-ci se déploie dès le commencement. Le film prend effectivement le surprenant parti pris de se focaliser plus longtemps sur l'avant-jeu, que sur les Hunger Games en eux-mêmes. Le temps d'apprendre à connaître le monde de science-fiction qui nous est proposé ici : son histoire, ses districts, des plus pauvres aux plus riches. La vie du peuple et la vie de la noblesse, dont les costumes extravagants assortis de maquillages et coiffures excentriques apportent une crédibilité très esthétique à l'étrange univers décrit. Les parallèles avec notre société sont abondants mais relativement subtils, et invitent notamment à réfléchir sur les classes sociales et les dérives de la téléréalité. Si on avait poussé un peu plus, on en aurait presque même touché à un portrait simple mais fidèle de la nature humaine, mais ce blockbuster n'en a pas la prétention. Il se contente d'utiliser son gros budget pour créer un royaume où la pauvreté des uns contraste avec le luxe futuriste des autres, et c'est pour l'instant déjà très bien comme ça.


Et puis les candidats entrent dans l'arène... C'est-à-dire surtout Katniss, personnage principal, archétype de la fille droite, un peu bonnasse façon garçon manqué avec des seins, pas très sociable mais avec un cœur d'or. J'arrête la description avant que vous ne vous endormiez, mais disons-le maintenant, ce sera fait : ce protagoniste est ennuyeux et inintéressant. Aucune profondeur ne lui est rattachée, la laissant irrémédiablement et uniformément unidimensionnelle, là où son évolution dans un monde soudain si cruel aurait pu être fascinante. Jennifer Lawrence, qui l'interprète, n'aide en rien : elle n'a qu'une seule expression faciale et ne laisse de souvenir que celui de son portrait photoshopé de l'affiche, tant elle échoue à emprunter une autre couleur de jeu durant tout le long-métrage, ce qui va même à en gêner la compréhension par moments. Soulignons d'ailleurs qu'aucun acteur ne laissera vraiment une marque plus profonde : les comédiens luttent avec le caractère résolument lisse de leur personnage ou s'en contentent tristement. Seul Lenny Kravitz, contre toute attente, se fera remarquer, sans doute grâce à un charisme plus riche que celui de tous les autres réunis.


A compter de cette entrée dans le jeu, donc, le propos du film s'essouffle rapidement. Il commence pourtant par quelques idées novatrices et prometteuses : c'est avec intérêt que l'on suit les moyens que Katniss met en œuvre pour survivre sans combattre, et toutes les alternatives que les autres nominés choisissent. Certaines scènes tiennent en haleine par des effets spéciaux réussis et une tension bien maîtrisée, et participent à plonger le spectateur le plus réticent dans cette lutte à la vie, à la mort. Malheureusement, l'histoire dérive très rapidement sur d'immondes clichés. "Hunger Games" agace alors : il sabote ouvertement son potentiel au nom des stéréotypes hollywoodiens. S'enchaînent ainsi les conflits manichéens, les retournements de situation sans surprise, et une insipide et inutile romance à laquelle personne n'a l'air de croire, aussi bien les acteurs, les scénaristes que les personnages eux-mêmes. La crédibilité y est sacrifiée plus d'une fois et la mièvrerie reprend le dessus sur la sauvagerie qui aurait pu, qui aurait dû être exprimée dans ce contexte violent.


Le combat final se veut spectaculaire mais se fait grandement inintéressant, d'autant plus qu'il est très mal filmé, à l'image du reste du film. En effet, les mouvements de caméra sont erratiques, rapides et imprécis, espérant sans doute créer un sentiment d'urgence alors qu'ils ne font qu'obscurcir le suivi des événements (et peut-être dissimuler les doublures ?). C'est d'autant plus regrettable dans un récit où les caméras sont omniprésentes pour enregistrer sous tous les angles. Mais une fois cette pénible séquence obligatoire dépassée, un dernier espoir soulève le film : sera-t-il sauvé par une résolution ambitieuse et surprenante, ou se vautrera-t-il la tête la première dans le fiel des stéréotypes jusqu'au bout ? Il est incroyable à quel point une histoire peut être puissamment relevée par sa fin. Si elle est réfléchie et porteuse d'un message, celui-ci va transpercer rétrospectivement tout le film et corriger, voire excuser, ses défauts les plus ignobles. Si elle apporte un twist inattendu, elle ramène complètement l'ensemble du récit sur un autre niveau et, à condition d'avoir préparé le terrain, donne une impression de génie.


Dans le cas de "Hunger Games", à cette seconde même où les plus belles possibilités créatives de dénouement s'offrent au film et lui tendent la main pour en faire une production puissante, profonde, voire importante, est choisie la solution de facilité. Celle que tout le monde avait vue venir vingt minutes auparavant, celle qui n'apporte rien au film, celle qui le cristallise dans ses stéréotypes fadasses. Et quand, par les dernières secondes, elle révèle son intention mercantile d'une ouverture à une suite si réussite commerciale, elle renvoie définitivement ce film au rang des productions à oublier au plus vite. Ou peut-être mon snobisme rêve-t-il trop qu'un blockbuster aussi exposé puisse raconter une histoire sombre et riche ? Quelle déception, en tout cas, quel dommage de gâcher un tel potentiel au nom de l'argent. La preuve, si besoin en était, que ce sont tous les autres films qui font du cinéma un art.