jeudi 20 décembre 2012

"Hors Les Murs", David Lambert

"Hors les Murs" dont le titre prendra tout son sens au milieu du film, est le dernier film de pédés en date. Et vous savez que je raffole (choix de mot) des films de pédé. Je vais les voir avec mes potes pédés et on est loin d'être les seuls dans la salle - c'est même un peu la Gay Pride dans la salle 2 du Métropole.


Alors, oui, je regarde des films de pédé. C'est vrai que c'est rassurant, surtout en ces temps-ci pleins de haine et de lynchage public impuni, de se dire, qu'en fait, nous aussi, on mérite des films où les gens sont amoureux et passionnés et tristes. On mérite des films où on peut un peu plus s'identifier, des films pour montrer que nos histoires d'amour sont aussi belles, inintéressantes et déchirantes que celles des hétéros. "Hors les Murs" fait tout ça. Et il en rajoute une couche. Ah, ça, on ne pourra pas lui retirer, que c'est un film de pédé ! C'est un piège dans lequel tombent beaucoup de films sur une histoire homo : une sorte d'auto-marginalisation. Quitte à parler de pédés, autant de bien s'ancrer dedans. Sans mauvais jeu de mots, promis. En résulte une débâcle qui sent la sueur, le sperme, les capotes et le lubrifiant, avec même des pipes et du SM. Tout un programme. D'un coup, on se sentirait presque un peu surexposé, non ?


Heureusement, il y a l'histoire d'amour derrière (comme quoi même des pédés pourraient s'aimer, rendez-vous compte !). Et c'est tout aussi passionné et tragique que prévu. D'un côté, Ilir, pédé butch (oui j'aime bien dire butch pour les pédés, inventons notre propre communauté, tout ça... (BLAGUE)) aussi perdu que sûr de lui ; de l'autre, Paulo, crevette bi paumée qui tombe fou amoureux de ce barman ténébreux, et se retrouve vite à tout plaquer (sa copine y compris) pour se retrouver sur le palier d'Ilir. Alors, une histoire d'amour, comme promis, qui se développe dans la tendresse, la violence, l'indécision et l'évidence. Et malgré les lourdeurs et les maladresses de l'histoire et des dialogues, on ne peut s'empêcher de s'attacher à ces deux abrutis qui découvrent comment on fait pour être amoureux. Et puis entre-deux, tout à coup, un événement inattendu, terrible, incontournable vient mettre leur amour entre parenthèses ; une idée intéressante aux répercussions grinçantes. 


Pendant ce temps, la réalisation est plutôt jolie, le jeu est lumineux : Guillaume Gouix, électrisant (déjà tu me faisais tout bizarre dans le bas-ventre, mais alors quand tu fais des bisous à des garçons, je ne tiens plus) et Matila Malliarakis, maniéré mais habité ; mais les dialogues dépendent des moments et l'histoire suit rapidement un sillon tout tracé et empli de raccourcis, de stéréotypes et de facilités, jusqu'à une fin en apothéose de cliché, d'attendu et d'absence de subtilité. Le film est donc inégal au possible, oscillant entre la grosse erreur téléfilmesque gay et la sobre délicatesse du cinéma français. Mais, je ne sais pas, c'est sûrement cette honnêteté dans la volonté de parler de l'amour entre hommes qui quand même émeut.

Parce que faire une duckface en faisant dodo,
ce n'est pas à la portée de n'importe qui.

mercredi 19 décembre 2012

"Télé Gaucho", Michel Leclerc

Oh, qu'elle était longue, l'attente ; qu'elles étaient élevées, les espérances, pour ce nouveau film de Michel Leclerc, après le fabuleux "Le Nom des Gens", qui aujourd'hui encore détient le prix Assurément de la seule comédie française vraiment drôle (et désormais connue par cœur en intégralité par le propriétaire des lieux, beaucoup en témoigneront... "mais sept tourteaux, ça fait combien de crevettes ?"), en plus d'être merveilleuse sur le fond. Il allait être difficile de ne pas faire trop de comparaison, voire de ne pas être automatiquement déçu, face à cet opus dont le thème politique-comique semblait proche du prédécesseur, puisqu'il traite d'une chaîne de télévision libre, tenue par des gauchistes convaincus, qui souhaitent dénoncer, amuser et révolter.


Mais Michel Leclerc semble prendre le contre-pied de ces attentes. Malgré une promotion axée sur l'aspect comique (comme ça avait été le cas pour "Le Nom des Gens", le réel intérêt du film étant peu reproductible dans ce genre d'exercice marketting), celui-ci est en fait moins présent que prévu. Bien entendu, on plonge avec délice dans ces années 90 surannées, et on suit avec grand plaisir la bande de comparses bigarrés, centrée sur Félix Moati, en attachant jeune premier plein d'idéaux, Eric Elmosnino en chef réac empli de contradictions, Maïwenn, insupportable (et pour toujours grillée), et l'inévitable Sara Forestier, dans un rôle sensiblement copié-collé sur celui de l'inoubliable Bahia Benmahmoud, et qui représente là le seul vrai lien avec "Le Nom des Gens". Parce que hormis la présence de ce personnage 2.0, encore une fois aussi absurde qu'hilarant, la comédie en elle-même est évacuée : par moments, elle n'est pas à l'ordre du jour ; le reste du temps, elle ne fonctionne pas vraiment, manquant de la finesse et de la folie qui caractérisaient "Le Nom des Gens", que j'ai déjà cité trois fois malgré ma promesse de ne pas faire trop de comparaisons.

Ceci dit, en réalité, cette omission de la comédie n'est pas si grave qu'elle aurait pu l'être. C'est même la force de "Télé Gaucho" : il attire par le rire mais se fait considérablement plus sérieux que prévu. Il préfère dresser le portrait touchant de personnages aussi motivés que perdus : Clara "aime bien faire les choses, mais les choses, elles aiment pas être faites par [elle]", Yasmina rêve à un monde meilleur avec une hargne qui l'isolera, Jean-Lou n'arrivera jamais à forger de but à ses actions, tandis que Patricia Gabriel (Emmanuelle Béart, mauvaise) embrasse un système qu'elle ne cautionne pas.


Les volontés se croisent dans une anarchie acclamée, les coups d'éclat pétaradent, l'engagement se vit à chaque seconde, le partage qui se veut impeccable se fait difficile. Le schéma général du film, qui s'engage lui-même en faisant passer des messages sur l'actualité (le pacs détruirait la famille, tiens donc...), correspond à cette effervescence de chaque instant. Et quand tout est allé trop loin, "Télé Gaucho" parvient à se recentrer avec grâce sur un constat émouvant, qui fait de cette comédie engagée attendue, un engagement comiquement inattendu.


mardi 18 décembre 2012

"Rengaine", Rachid Djaïdani

Dans un film concis, Djaïdani s'attaque à un tabou de l'intolérance : Dorcy, Noir et chrétien, veut épouser Sabrina, musulmane et Arabe. Mais immédiatement, leurs familles s'y opposent formellement et violemment.


C'est tout d'abord le réalisme affiché qui marquera. Les dialogues sont incisifs et percutants, aussi hésitants et directs que dans la réalité. Les séquences s'enchaînent sans trop de trame narrative, ce qui nuira au film, mais accentuera l'aspect documentaire apparemment recherché. Les personnages, quant à eux, sont relativement peu dessinés, leurs répliques sonnent comme des témoignages, et l'interprétation fiévreuse de Slimane Dazi et de Sabrina Hamida, dans des personnages qui portent leurs prénoms, emmènera le film encore un peu plus loin. Mais ce réalisme fait peur, aussi : dans cette optique assumée, la violence banalisée du monde dépeint est atterrante, et risque en fait de s'opposer à la recherche de tolérance que le film prône, tant l'environnement en est imbibé d'une rage effrayante. Par ailleurs, malgré la courte durée du film (1h15), l'image constamment chancelante d'une caméra à l'épaule, si elle aussi renforce le réalisme, épuise surtout par un mal de mer épileptique.
 


D'autant plus qu'en ce bref laps de temps, le film réussit à trop bien porter son nom. Cette rengaine de l'interdiction du mariage biethnique est répétée à chaque scène, par chaque personnage, inlassablement. Dès lors la dénonciation se fait peu claire. Pour briser cette rythmique en boucle, quelques procédés ingénieux seront utilisés, avec notamment une séquence intrigante puis surprenante, ou l'habile inclusion de plans décousus, réutilisés, référés ; mais d'autres surprendront de lourdeur au milieu de cette telle recherche de sincérité. Le film déborde d'une énergie bouillonnante, mais les contradictions des personnages sont un peu explorées mais exploitées bien trop tard, lorsqu'elles sont déjà bien trop évidentes aux yeux du spectateur. Aussi, si le sujet du film est méritoire, le public est convaincu par son propos au bout de quinze minutes, et ensuite, il n'y a plus grand-chose à apporter.

vendredi 30 novembre 2012

"Después de Lucía", Michel Franco

Encore un de ces films sud-américains qui parfois nous parviennent outre-Atlantique ? Ici, c'est le Mexique. Lucía, et son accent sur le i super relou à retranscrire sur un clavier franco-français, n'apparaîtront jamais dans le film. Il s'agit de la mère et de l'épouse des deux protagonistes, qui tentent de refaire leur vie après son décès. Dans une nouvelle ville, le deuil de la jeune Alejandra la conduira vers des chemins de souffrance indicible.

Il y a une sorte de maîtrise insolente dans "Después de Lucía". Une réussite assumée et univoque, dans un scénario qui, aussi habilement que subrepticement, dévie vers des thèmes inattendus dont il fera son sujet. Dans une réalisation froide, clinique et pourtant d'une clarté limpide et irisée. Dans le choix des très bons Tessa Ia et Hernán Mendoza. Dans une direction d'acteurs quasiment outrageante, en se payant le luxe un brin crâneur d'une composition démentielle presque exclusivement sous la forme de plans-séquences, forçant le respect. Ainsi ne peut-on qu'être convaincu par un film où tout résonne d'une grandeur calme, d'un exploit serein, d'une terreur amusée. On le suit donc sans broncher. Le rythme est haletant, le souffle est coupé.


Mais jusqu'à quel point tout cela suffit-il ? Savoir passer les rênes sur son étalon, c'est très bien... mais ensuite, encore faut-il savoir où l'emmener. Et la gradation dans l'horreur que nous offre ici Franco semble, in fine, ne se résumer qu'à cela. La noirceur pour la noirceur, le désespoir pour le désespoir, le tout teinté du vide de l'autosatisfaction. Le nom de l’œuvre pointerait dans une direction qui n'est que trop peu explorée. Si la souffrance est mère de l'art, l'art ne peut pas n'être que souffrance. Aussi ce chef d’œuvre de forme et de thème pêchera-t-il par son absence de fond vrai, son manque de regard, son refus du point de vue. Et s'il glacera le spectateur, jusqu'à une fin aussi atroce que fascinante, au final, il le laissera un peu trop froid.

dimanche 25 novembre 2012

"Augustine", Alice Winocour

Pour son premier film, Alice Winocour choisit pour thème l'étude de l'hystérie par Charcot à la fin du XIXe, à travers une patiente, Augustine, servante atteinte de ce mal étrange... Un choix qui n'est pas sans rappeler le décevant "A dangerous method", mais qui, à la sauce française, et avec une ambition plus franche, passe en fait beaucoup mieux.


Je dois admettre mon impartialité quant au sujet : en tant que futur-psychiatre-si-tout-se-passe-bien, l'aspect historique de la discipline m'a été passionnant. L'hystérie est, et a toujours été, une maladie mystérieuse, et l'attachement du célèbre professeur à cette pathologie controversée est très intéressant à suivre. Revivre le traitement (dans tous les sens du terme) des patientes, l'étude déjà à la fois psychanalytique et neurologique, les implications politiques et sociales d'une maladie encore crue limitée aux femmes, rend l'histoire captivante. La pathologie devient le troisième personnage entre le duo principal du médecin et de la malade, celui que l'on voudrait démasquer.


A cela s'oppose le reste de la caractérisation, qui constitue le problème source du film. D'un côté, un Charcot que seulement entraperçu, globalement du point de vue d'Augustine mais pas trop, pas toujours, sans trop de raison, et qui apparaît comme un homme à la fois dur et soumis à la politique de son époque, passionné et presque corrompu, mais sans que l'impact de ces différentes directions sur son psychisme ne soit jamais plus étudié. En conséquence, Vincent Lindon est certes impeccable mais manque cruellement de défi, livrant un personnage certes toujours en accord avec chaque scène, mais dépossédé de personnalité globale. De la même façon, Soko surprend en maîtrisant bien un rôle difficile, mais la petite Augustine est cruellement dépourvue d'épaisseur.


Ainsi, la relation que les deux sont censés développer sera sans profondeur et c'est tout le récit qui en souffrira, de son corps qui choisit pour une raison obscure de se centrer sur cette dualité trop peu explorée, jusqu'à sa fin peu surprenante et mal amenée. Fort heureusement, ce n'est pas tout ce que le film a à offrir ; on pourra se au moins délecter de cette reconstitution historique avec force costumes et décors, de l'apparition de mon cher professeur de théâtre extraordinaire Jacob Vouters (big up), d'une mise en scène efficace doublée d'une réalisation sobre et agréable, des inclusions astucieuses comme les témoignages de vraies malades, et surtout d'une atmosphère ambitieuse et réussie. Autant d'éléments qui donneront l'intérêt à cette oeuvre et presque oublier que le film omet de formuler ce qu'il a à dire.

dimanche 18 novembre 2012

"Amour", Michael Hanneke

Dans son film primé de la Palme d'Or au Festival de Cannes (toutes ces majuscules font tellement sérieux, on se croirait dans Télérama), Michael Hanneke se concentre sur un couple d'octogénaires cultivés que la maladie frappe, dérange et disloque. 


Le thème est donc délicat, voire franchement casse-gueule, on n'aura qu'à demander à Valérie Donzelli. Les risques ? Le larmoiement, l’apitoiement, l'atermoiement et autres mots en -oiement qui ne sont jamais bon présage. Mais Hanneke, hormis quelques rares moments qui s'apparentent à une torture malvenue du spectateur, parvient quasiment à les contourner, par une mise en scène ingénieuse et surtout par le titre de son film, ce titre orgueilleux qui transcende le sens du film et l'éclaire de son jour d'une complexe simplicité. Le vrai sujet, ce sera donc l'amour, cet amour presque séculaire qui unit les deux personnages et qui justifiera chaque scène, de la brève inclusion au long plan-séquence. Cette relation qui ne pâlit pas, qui se replie sur elle-même dans l'adversité, et qui explose en un final cruel, aussi inévitable que parfait.


Cet adversaire, c'est la maladie : celle qui lentement vient détruire la cognition du personnage de l'incroyablement crédible Emmanuelle Riva, dans un réalisme confirmé, face aux yeux horrifiés de la-toujours-excellente Isabelle Huppert, et à ceux fatigués du personnage de Jean-Louis Trintignant. Face à cette inexorable décrépitude, le contraste se voudra appuyé par une direction précise et précieuse, teintant les dialogues du début d'un ton bourgeois presque théâtral, qui ne peut s'empêcher de gréver un tant soit peu la crédibilité du couple, et de sonner comme un élitisme à la tragédie grecque. Mais au fil des images, à travers un rythme molletonné, confiné dans un irrespirable huis-clos, l'horreur de la maladie n'en paraîtra que plus vive.


Évidemment, la réalisation est somptueuse, alliant une image nettement dessinée à des plans d'une poésie subtile et des plans-séquences d'une réussite indicible, maîtrisant toute l'ampleur de son sujet par un style à la fois direct et patient. Cela permet à Hanneke de dresser aussi le portrait d'une vieillesse acceptée, d'un contrôle palliatif, d'un dévouement évident, pour parvenir à l'essence de la description pure de l'affection, dans tous les sens du terme. Un moment de cinéma qui, s'il flirte avec la prétention par moments, ne peut qu'inspirer le respect, aussi bien par sa forme que par son fond.

mardi 6 novembre 2012

"In Another Country", Hong Sang-Soo

Entre nous, d'habitude, je résume moi-même les films pour votre plus grand bonheur, bien que les miens finissent toujours par ressembler furieusement à de mauvaises paraphrases des synopsis officiels. Pour celui-ci, je ne prends pas la peine : "Dans un pays qui n’est pas le sien, une femme qui n’est à la fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, a rencontré, rencontre et rencontrera au même endroit les mêmes personnes qui lui feront vivre à chaque fois une expérience inédite.".


Ce film à sketches démultiplie la même histoire en d'intimes variations. L'onirisme qui en découle est lumineux, léger et vaporeux. La réalité et la fiction se mélangent : est-ce juste la plume d'une jeune coréenne en pleine création absurde, ou l'histoire juste de cette touriste extirpée ? Ce sont presque quelques courts-métrages, qui seraient poétiques dans leur seule existence indépendante, mais qui, juxtaposés dans leur similitude sensible, forment un ensemble délicat, à la fois intriguant et simple. 


Leurs histoires se focalisent toujours sur Anne, la toujours excellente Isabelle Huppert, et on voit difficilement quelle autre actrice aurait pu apporter une telle haute sincérité à trois ou quatre personnages dont elle parvient à en faire à la fois autant de facettes de la même personne, et des profils différents d'êtres indépendants. C'est sur son talent que tout le film repose : à chaque nouveau chapitre, on redécouvre une Anne nouvelle et familière, qui, selon un schéma changeant, fait les mêmes rencontres qui provoquent en elle des réactions différentes, des émotions inédites, mais toujours inscrites dans une même quête indicible.



Dans la beauté triste du paysage asiatique, les couleurs se côtoient avec autant de ferveur et de pudeur que les passages du film, et les dialogues viennent y déposer leur réaliste absurdité. Celle de ceux qui parlent alors qu'ils n'ont rien à se dire, soudain unis par l'endroit qu'ils se partagent entre résidents et touristes. Celle de la disparité culturelle entre l'Orient et l'Occident, celle de la joie honnête de la solitude dans un autre pays. Le film de Hong Sang-Soo est aussi beau, doux, vrai et saugrenu qu'une poésie d'enfance.

dimanche 4 novembre 2012

"Dans La Maison", François Ozon

Le nouveau Ozon, outre le fait qu'à chaque fois que j'y pense, j'ai envie de beugler cette chanson, parle d'un professeur de littérature au lycée qui, au milieu d'un océan de mauvais élèves, rencontre Claude, jeune écrivain talentueux, qui puise son inspiration perverse dans l'observation malsaine de la famille d'un de ses camarades. 



C'est ainsi que le long-métrage se construit autour des rédactions de l'élève et des commentaires de son professeur, qui distribue moult leçons littéraires, parfois intéressantes mais souvent simplistes, mais qui savent en fait élaborer un univers entre deux arts. Très vite, c'est la question de la réalité, de la "déréalité" qui se pose : la force du film se situe justement en cette frontière brouillée entre la fiction et le réel. Bientôt la fiction dégorge dans le réel, et le réel se soumet à elle, il la craint mais la suit, elle s'en nourrit et s'en émancipe, jusqu'à ce qu'ils soient tous deux si intriqués que leur distinction n'ait plus d'intérêt. Dans ce combat, la caméra d'Ozon se fait très discrète et calfeutrée, elle offre une image toujours aussi nette, mais moins construite, elle se fond dans le tourbillon des récits.



Là, il y a Luchini, avec toujours son maniérisme assumé et sa diction insupportable, mais dont les habitudes de jeu finissent elles aussi par se glisser sous la perversion du jeune Ernst Umhauer, dirigé à la baguette par le maître Ozon. Dans ce labyrinthe de mots, cette galerie de portraits déformants, on retrouve aussi Emmanuelle Seigner, assez délicate, l'inattendue Yolande Moreau, et encore Kristin Scott Thomas, dans un rôle peu défiant, tandis qu'on découvre le touchant Bastien Ughetto. Et ce sont tous leurs personnages qui semblent peu à peu infectés par cette verve asphyxiante, qui les cerne et les masque à la fois, qui déborde aussi dans des réflexions sur l'art, souvent balbutiées, mais là encore parfois justes.



Et alors que la spirale maligne du scénario se referme de plus en plus sur les protagonistes comme le spectateur, elle se resserre en une conclusion un peu décevante, loin des promesses narratives prononcées par Luchini : "une bonne fin, ça doit te faire dire "je n'en reviens pas, mais en même temps, ça ne pouvait pas se terminer autrement".". "Dans La Maison" ne se conclut pas ainsi : il se rabaisse d'abord à un triste vaudeville, avant de perdre sa subtilité dans une fin trop radicale. On remerciera quand même Ozon du voyage, ou au moins du parcours, mais on attendra qu'enfin soit réunis la réflexion et l'émotion.


samedi 3 novembre 2012

"Elle s'appelle Ruby" / "Ruby Sparks", Jonathan Dayton & Valerie Faris

Pygmalion, version indé. Jugez plutôt : un jeune et célèbre écrivain en panne d'inspiration écrit, sur les conseils de son psychiatre, à propos de sa femme idéale, Ruby, jusqu'à tomber amoureux du personnage. Et un jour, sans raison, Ruby apparaît, inconsciente d'être sa créature mais très consciente d'être sa copine... sur laquelle il a toujours le pouvoir de changer quoi que ce soit par le simple cliquetis de sa machine à écrire.


L'idée de base est donc séduisante et prometteuse - l'écueil était donc sa mise en œuvre. Mais le film évite ce piège en maintenant un bon rythme, malgré une mise en place assez longuette, et en exploitant le potentiel du récit dans toute sa cruauté et toute son absurdité. On suit donc avec intérêt cette histoire improbable alors qu'elle alterne entre situations cocasses et moments tendres avant d'oser prendre un tournant extrêmement sombre. Le récit fonctionne aussi parce qu'il prend le temps de dresser ses personnages, et même d'établir une réflexion véritable sur la relation amoureuse. Cet aspect fonctionne d'autant plus qu'il surprend, en plein milieu d'une comédie indé, lorsqu'il parvient à exposer les failles du couple et de l'ego, de façon délicate et intéressante.


Le tout se déroule néanmoins dans un environnement globalement joyeux, animé avec goût et épices par les réalisateurs de "Little Miss Sunshine". Si tout le monde les attendait au tournant après ce succès, ils proposent ici un film à la fois plus intime et plus humble, mais savent s'entourer d'un casting riche et varié, dirigé avec un tel soin que tous font oublier à merveille leurs rôles précédents, et notamment le méconnaissable Antonio Bonderas. Ainsi, on retiendra les apparitions de la lumineuse Annette Bening, la pétillante Alia Shawkat, le sceptique Elliott Gould, ou encore la flamboyante Deborah Ann Woll dans une scène aux dialogues résumant parfaitement les difficultés amoureuses.


Mais c'est bien sûr le couple qui marquera les esprits : Paul Dano, parfait en paumé, et Zoe Kazan, sorte d'Amy Pond  instable et protéiforme, qui signe aussi ce très joli scénario. C'est probablement pourquoi le film se permettra même une réflexion véritable et émouvante sur l'écriture, sa commercialisation, son but, son public et son pouvoir. La fin surprendra mais convaincra, pour conclure un de ces films purement indés, donc sans trop de genre ni, pour le coup, trop de prétention, et qui parviennent, à petites doses, à faire rêver, réfléchir, rire et pleurer.


vendredi 2 novembre 2012

"Do Not Disturb", Yvan Attal

Allons bon. Déjà, c'est un remake. Ensuite, l'idée de base est quelque peu glauque : deux potes hétéros décident de tourner un film porno amateur pour un festival. Un film porno gay, à deux, donc. (Ce film aura au moins le mérite de me faire gagner plein de visiteurs grâce aux mots-clef. Porno, porno, porno.) Mais il y avait un peu d'espoir : Attal a déjà fait quelques bons trucs, et puis il a eu la... gentillesse ? masochisme ? de caster sa femme, Charlotte Gainsbourg, dans un second rôle. Et s'il y a bien un message que ce blog doit vous faire passer, outre celui que mon verbe est somptueux, c'est bien que la présence de Charlotte dans un film vaut qu'on y jette un œil.


Alors jetons-y un œil ; et puis même les deux, c'est le même prix, après tout. On remarque avec surprise qu'Attal fait preuve d'une certaine sensibilité (mais tout de même bien butch) dans la mise en scène : à plusieurs reprises, le film étonne par des plans élégants, composés avec goût et parfois même inventifs. Cela apporte un éclat inattendu à cette comédie qui peut dès lors se pâmer d'être plus que ça ; mais pas bien longtemps. Le jeu des acteurs principaux est un autre atout : malgré des personnages initialement stéréotypés, François Cluzet et Yvan Attal font preuve, là encore, d'une sensibilité qui aide à les développer un temps soit peu. On ne peut, et c'est sans doute là la plus grande surprise, pas en dire de même de Charlotte Gainsbourg : la pauvre belle se retrouve affublée d'un rôle qui a plus des airs de blague malsaine, un énorme cliché géant dont il est impossible de sortir. C'est pourtant déjà mieux que Laetitia Casta, qui cabotine dans un rôle énervant, et Asia Argento, vite oubliable.

ma charlotte t'es trop belle tmtc

Parce que pour la suite, Yannick Barbe l'a déjà mieux dit. Il est à la fois agaçant et amusant de voir s'élever devant ces hommes hétéros effarouchés (les personnages comme le réalisateur) le spectre menaçant de l'infâme sodomie. Et comme dans la vie, malgré leur ouverture d'esprit, ils ferment leur anus à double tour : les pédés, ok, mais se faire enfiler, plutôt crever. A ce titre, le long-métrage regorge de références se voulant subtiles à l'acte redouté. Et il leur faudra une heure trente pour mentionner, en une phrase sans conséquence, qu'en fait, le sexe entre hommes, c'est peut-être pas que ça ; avant de vite retourner vers leur obsession préférée. L'ensemble pue le beauf hétéro qui veut paraître cool, qui n'a rien contre l'homosexualité, celui qui finit par demander après quelques verres "et sinon, c'est qui qui fait la femme?". Et alors ça tergiverse, et alors ça vomit des clichés, et alors ça tourne en rond et encore en rond.  Et quand ça se termine enfin, la fin est tellement peu audacieuse que le film s'enferme tout seul dans le rang des comédies ratées, se voulant irrévérencieuse mais finalement bien étroite. On touche en fait là à la signification première de l'homophobie : pas de la haine, mais une peur-panique.


mercredi 31 octobre 2012

"God Bless America", Bob Goldthwait

L'histoire d'un homme humaniste, délaissé par ses proches, viré de son travail, diagnostiqué phase terminale, dans une Amérique qui le dégoûte, pleine de moquerie et de méchanceté acclamées, et qu'il n'arrive pas à raisonner, lui pauvre petit homme plein de bons principes, dans un océan de concitoyens hyper-consommateurs, impolis et mauvais. Alors, très justement, il décide de les tuer. Tous les perpétreurs de télé-réalité, d'anti-mariage gay, de bruit au cinéma. Et ce avec l'aide improbable d'une complice lycéenne, qui trouve ça définitivement trop cool.


Et ça l'est. Comment ne pas trouver jouissive cette irrévérencieuse réalisation de nos fantasmes les plus profonds, de notre fondamentale envie de tuer celui qui vit en désaccord avec ce que l'on considère juste ? C'est en fait un grand pied-de-nez à la sacrosainte liberté d'expression états-unienne : le film semble dire, ok, mais au bout d'un moment, il faut arrêter de déconner. Et trouver là l'occasion de déconner encore plus. Les tueries les plus drôles et les plus éclatantes s'enchaînent avec joie, dans un humour noir délectable parfois souligné d'un gore épicé. Le tout sous une réalisation délicieusement indie, qui offre une image à la fois vive, claire et un brin rétro. 


Mais à travers ce fun assumé, s'établit surtout toute une réflexion sur la société actuelle. Cette philosophie est certes un peu facile, et aussi souvent forcée en accentuant légèrement les travers des concitoyens de Frank (qui porte fort bien son nom), par exemple avec cette longue, agonisante séquence de zapping à la télévision au début du film, où toutes les émissions les plus cruelles et irrespectueuses, mais pourtant réalistes, s'enchaînent. Alors les mots de Frank, sertis dans des dialogues ciselés, tantôt hilarants, tantôt profonds, prennent certes parfois la tournure d'un discours de vieil aigri, mais résonnent surtout d'une vérité dérangeante et inattendue. Et à travers l'humour et le jenfoutisme, on se retrouve, sans prévenir, à s'interroger sur son propre comportement.


C'est en partie pour ça que ce film accomplit un exploit rare : plus on y repense, plus on l'apprécie. C'est sans doute aussi dû à la fraîcheur du duo des personnages, à leur psychologie touchante et subtilement bien explicitée, et à la relation complexe, peu conventionnelle et belle qui s'instaure entre les deux, à travers un jeu impeccable pour Joel Murray, torturé mais porteur d'un message simple, et Tara Lynne Barr, flippante et directe. Le tout est saupoudré d'amusantes références à la pop-culture américaine, qui viennent faire oublier le côté attendu que prend quelque temps le schéma narratif, avant de se redresser en une fin magistrale et tarantinienne, qui sait sublimer un long-métrage subversif, aussi drôle que tragique, aussi léger que profond.


lundi 29 octobre 2012

"The We And The I", Michel Gondry

Dans son nouveau film, beaucoup moins promu que les précédents, Gondry s'attache à un bus de banlieue new-yorkaise, le dernier jour d'école de lycéens qui vont se déchirer, se chercher, s'attirer, vivre comme toujours. 


Le piège de ce huis-clos mobile résiderait dans la claustrophobie qu'il induirait, mais le véhicule se trouve tellement empli de vie et de portraits variés, qu'il en paraît gigantesque et seulement rarement étouffant. Et alors, à travers trois parties découpées de façon un peu superflue dans le long-métrage, les arrêts du bus accordent une bouffée d'air, aux spectateurs comme aux personnages. Car c'est là tout le concept alléchant du film : montrer, à travers les descentes successives des lycéens et la déconstruction progressive des castes qu'ils constituent, comme l'effet de groupe se dissipe pour dévoiler des individus de plus en plus sincères. L'idée était prometteuse, et elle est bien exploitée, au moins partiellement. A travers ce casting choral, il est effectivement regrettable de s'arrêter sur certains personnages tout en se débarrassant soudain d'autres au potentiel au moins tout aussi important. Ce faisant, Gondry grève un peu son projet et semble ne pas tirer parfaitement profit de son synopsis passionnant qui aurait pu disséquer encore plus la pierre angulaire de la vie lycéenne que constitue ce besoin d'appartenance au groupe.


Cela n'empêche en rien, évidemment, une succession de bons moments, alors qu'ils alternent à une vitesse vertigineuse entre humour, chagrin et cruauté. Ce rythme se fait de plus en plus effréné, jusqu'à se heurter aux limites et aux conséquences de la méchanceté généralisée de l'univers où sont obligés d'évoluer autant d'adolescents à la fois prisonniers et tortionnaires. On se retrouve alors face au vrai visage d'un monde sans cesse chahutant, sans cesse criant fort pour que l'on ne remarque pas ses faiblesses : l'analyse est aussi percutante que véridique. Dans cet enfer, en impeccable synchronisation avec les personnages, on se raccroche aux quelques bulles d'espoir disséminées de part et d'autre du film, notamment la touchante relation entre Teresa, personnage parmi les plus touchants, et la conductrice du bus, ou encore les dialogues, certes écrits, mais réalistes jusqu'à l'obsession.


Gondry saura aussi rappeler sa patte par petites touches absurdes en carton-pâte, mais ces inclusions forcées ne feront qu'exacerber le sentiment que ce que l'on a appris à aimer dans son cinéma est absent de ce film, dont le manque de folie se fait ressentir. Si son ambition était méritoire, "The We And The I" semble se perdre dans les méandres de la torturée psychologie adolescente, et peiner à extirper des scènes violemment puissantes dans ce magma de bruit et d'agitation. Malgré ces hésitations, on se souviendra de ce petit film du grand Gondry comme un joli exercice de style qui réussit pleinement à nous replonger, à corps et à cris, dans l'horreur lycéenne.